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Il était son
juge, il est son ami
L'un
est avocat, l'autre dominicain. Le plus jeune, Christian
Laplanche, avait connu la délinquance à l'adolescence. L'aîné,
Xavier de la Soujeole, était alors juge d'instruction. C'est
en face de lui que Christian a eu la chance de se trouver
après son arrestation. Rencontre décisive et début d’une belle
amitié entre deux hommes
Maître Christian Laplanche y tenait : ce
serait au couvent des dominicains de Fribourg (Suisse)
que la rencontre proposée par notre journal aurait lieu.
Là où il voulait revoir son ami, dans un cadre qu'il ne
connaissait pas et où il n'avait fait jusqu'alors que
l'imaginer, au milieu de sa communauté. Le P.
Benoît-Dominique de la Soujeole le reçut donc il y a
quelques jours, heureux de se remémorer la belle
histoire de leur amitié, aujourd'hui véritable force
d'appui, pour l'un comme pour l'autre.
Tout
commence entre eux le 21 juillet 1982. La veille, les
gendarmes sont allés chercher Christian à l'école
militaire de la Courtine, dans la Creuse, là où il tente
d'échapper à son destin. Peine perdue : l'enquête
provoquée par les multiples braquages opérés dans le
Midi de la France – dont l'un, à Barbentane
(Bouches-du-Rhône) s'est terminé par un échange de tirs
qui aurait pu très mal finir – a conduit à l'arrestation
du jeune homme âgé alors de dix-huit ans.
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"Rien d'un Tarzan arrogant !" |
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Le lendemain, donc, le voilà dans le bureau
du juge d'instruction de Tarascon : Xavier de la
Soujeole, vingt-sept ans, débutant dans la profession,
qui fait entrer là l'un de ses premiers «clients» :
«C'était ma deuxième ou troisième affaire criminelle. Je
me rappelle comme si c'était hier. Le garçon qui se
tenait devant moi était en larmes. Rien d'un Tarzan
arrogant ! Tu te souviens, Christian ? Les gendarmes qui
t'entouraient n'avaient pourtant pas l'air méchants !»
Débute alors, pour le jeune malfaiteur, une
nouvelle vie. Ou plus exactement, la reconstruction
d'une existence qui n'était pas si mal partie que cela,
et qui cependant avait tourné en vrille à l'adolescence.
Le garçon dont les parents ont divorcé quand il avait
deux ans est né à Chamalières (Puy-de-Dôme). Il est
ensuite recueilli par sa grand-mère et son second mari –
qu'il adopte comme son vrai grand-père – qui tiennent un
hôtel-restaurant à Clermont-Ferrand, puis déménagent à
Maussane-les-Alpilles (Bouches-du-Rhône). «C'est là que
j'étais à l'école primaire. Pour moi, une enfance tout à
fait heureuse. Mais plus tard, mon manque de parents m'a
rattrapé.»
Sa mère tient un bar à Beaucaire, il
ne voit pas son père qui s'est remarié. Son grand-père
qui était pour lui une référence, est mort d’un cancer.
Il se retrouve seul avec sa grand-mère. «Là, j'ai
ressenti un profond malaise qui a duré, duré… Une
souffrance qui devenait insupportable. Je sais, depuis,
que le passage à la violence n'est que l'expression
d'une souffrance.»
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Deux rencontres vont changer radicalement la vie de
Christian
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Il aura suffi d'une rencontre avec un
camarade lui aussi mal dans sa peau, d'un peu
d'imagination, et ce sera le passage à l'acte. «L'idée
d'un braquage était née. Puis nous en avons fait
d'autres. Et d'autres encore.» Huit ou neuf vols à main
armée, dont un à Aix-en-Provence avec la complicité d'un
mineur, et cette dernière fois, à Barbentane, où un
garde municipal fait feu sur les fuyards et où Christian
se retourne, tire à son tour et blesse le fonctionnaire
aux jambes. «Ce coup de feu m'a immédiatement fait
réaliser l'énormité de la chose. Je l'aurais tué, je ne
serais pas là aujourd’hui.»
Une autre rencontre
va orienter la vie de Christian du bon côté : la
rencontre avec son juge. «J'ai tout de suite eu la
conviction qu'il possédait un sens moral clair. Il était
non moins clair, selon moi, qu'un traitement
pénitentiaire normal l'achèverait complètement. Le soir,
en me mettant au lit, je me suis dit : il ne faut pas
qu'il reste dans une logique judiciaire, sinon, il sera
laminé», raconte le P. Benoît-Dominique.
Les
quatorze mois de prison et les suites juridiques de
l'affaire, jusqu'en 1990, seront le moindre mal… et le
parcours obligé, pour Christian, avant qu'il ne recouvre
toute son intégrité de citoyen normal. Quant au jeune
magistrat, l'épisode va le marquer profondément. Il
comprend, d'expérience, qu'un dossier froid, quelle que
soit son épaisseur, diffère énormément de l'«épaisseur»
d'une personne humaine. «Cette révélation au début de ma
carrière – j'ai ensuite exercé le métier durant deux ans
et demi avant d'entrer dans l'Ordre – je la dois à
Christian. L'amitié, celle qui était en germe dès ce
premier rendez-vous administratif, est toujours
réciproque. Chacun reçoit et donne. Voilà la vérité.»
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Simplement, dans leur cas, elle n'aura pu
s'exprimer ouvertement qu'une fois le juge dégagé de son
rôle à l'égard du jeune homme, lequel, aujourd’hui à
quarante et un an, se remémore ces instants décisifs :
«Alors que j'étais effondré en entrant dans son bureau,
comme si la terre s'ouvrait sous mes pieds, je me suis
immédiatement senti en présence de quelqu'un en qui je
pourrais avoir une totale confiance.» Et Christian, ici
à Fribourg, se tournant vers son ami, de lui rappeler :
«T'en souviens-tu ? Les gendarmes m'avaient enlevé les
menottes. Libéré, je me suis approché de toi en te
tendant la main, naturellement. Tu t'es levé, et toi
aussi, tu m'as tendu la main.»
Le juge aurait pu
être choqué par cette familiarité de Christian. Il n'en
fut rien. Un tel climat autorisait alors le garçon à se
confier. Après le premier interrogatoire, il demande un
entretien personnel, lequel lui est accordé sur le
champ. «On s'est installé au dernier banc du tribunal
correctionnel déserté. Là, j'ai vidé mon sac à mon juge.
Des choses qui m'appartenaient… Tout ce que j'avais sur
le cœur et que je n’avais dit à personne. À l'issue de
cet entretien, il m'a fait promettre de ne pas faire de
bêtise en prison. Mais je n'ai pas un tempérament
suicidaire. Je serais plutôt du genre à scier les
barreaux et à tenter de m'enfuir .»
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Christian réalise un vieux rêve : prêter serment
comme avocat
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Ce qu'il ne fera pas, même si l'envie l'en a
pris, lorsqu'en 1989 à Draguignan, six ans après sa
sortie de prison et alors qu'il avait depuis longtemps
tourné le dos à la délinquance, le voilà à nouveau
derrière les barreaux à cause d'un pourvoi en cassation
d'un procureur général insatisfait de la condamnation
dont il avait écopé en 1987 en cour d’assises
d'Aix-en-Provence. L'affaire concernant le braquage
commis en complicité avec un mineur n'avait pu être
incluse dans le dossier traité par le juge de la
Soujeole.
«J'en ai profité pour préparer mon
diplôme de troisième cycle que je devais soutenir
quelques mois plus tard.» Vieille habitude, pour
Christian, de travailler ainsi en cellule, puisque c'est
ainsi qu'il avait préparé – toujours sur les conseils de
son juge – son baccalauréat, obtenu avec succès. «Chaque
fois, j'avais conscience de l'épreuve qui m'attendait et
dont il fallait que je sorte. Chaque fois, Dominique
(ainsi nomme-t-il le P. Benoît-Dominique) m'a aidé.» Ce
dernier, admiratif, ne peut retenir cette remarque : «Il
te fallait tout de même une sacrée énergie !»
L'énergie, certes, c'est Christian qui en a fait
la preuve. Tant et tant, malgré les mille obstacles,
qu'en septembre dernier, après des années à enseigner le
droit à l'université, il a enfin réalisé un vieux rêve :
prêter serment, comme avocat, inscrit aujourd'hui au
barreau de Nîmes, la ville où il réside avec Carinne,
son épouse depuis six ans, et ses deux filles, Marion,
trois ans, et Clarisse, onze mois. Mais l'inspirateur
d'un tel itinéraire sur le chemin de la dignité
retrouvée n'aura été autre que l'ami fidèle.
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Une même mission : pacifier les relations
humaines |
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Cet ami, fils de viticulteur, qui ayant
grandi «dans une famille catholique, pratiquante, et pas
coincée», non loin de Fanjeaux (Aude), berceau de
l'Ordre des Frères prêcheurs en France, avait la
vocation, lui, depuis l'adolescence, de devenir
dominicain . Auparavant, parce qu'il faut un peu
d'expérience de vie précédant l'engagement religieux,
Xavier avait choisi le droit. «Je souhaitais être juge
de paix, je fus juge d'instruction. L'important pour moi
était de contribuer à la pacification des relations
humaines.»
Plus tard, lui aussi, il atteint
l'objectif poursuivi. «Entrer en religion, cela change
tout de même un peu la position des meubles», explique
celui qui est devenu depuis le P. Benoît-Dominique, et
exerce aujourd'hui comme professeur de théologie à
l'université d'État de Fribourg.
Que pensent les
deux hommes en pleine force de l'âge de ce qu'ils sont
devenus ? Pour Christian, c'est clair : «le fait que
Dominique soit entré dans les ordres ne change rien à
l'homme. Il s'occupait des âmes, il continue. C'est le
même métier». Et il reste toujours l'ami par excellence.
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Quant au religieux, quarante-neuf ans, encore
marqué par son expérience dans la magistrature et sa
connaissance du monde pénitentiaire, il n'y va pas par
quatre chemins : «La prison est un mouroir social où des
milliers de gens passent à la moulinette sans profit
pour personne. Christian réunit une palette de
compétences et de qualités exceptionnelles. Il y est
passé, il a su décrypter intelligemment son expérience,
et maintenant, il peut prendre la parole en tant
qu'avocat. On manque cruellement de témoins crédibles
comme lui. Alors, il faut qu'il parle !»
Christian, il est vrai, n'a pas l'intention de
se taire. Il dira ce qu'il faut, quand il faut. Déjà, il
s'est publiquement étonné de constater du peu de soutien
de plusieurs avocats du barreau de Nîmes lors de sa
prestation de serment. Une réserve qui en dit long sur
certains préjugés. «Je m’en offusque, non pour moi, mais
par rapport à la profession qu'ils représentent.»
Heureusement, quelques confrères lui ont tout de
même manifesté leur sympathie, l'ont même aidé, tel Me
Gilles Fougerat, pour qu'il puisse être inscrit au
tableau de l'Ordre des avocats. Et de plus en plus
nombreux sont les gens connaissant son histoire, qui lui
font une absolue confiance. «Si j'étrangle un jour mon
prieur, s'amuse pour sa part le P. Benoît-Dominique, je
sais en tout cas à qui je m'adresserai pour être
défendu.»
Louis de COURCY, envoyé spécial à
Fribourg (Suisse)
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CONTREPOINT par Françoise Saboye, juge d'instruction
à Béziers (Hérault)
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«Deux hommes liés à la vie à la mort, par
l'amitié»
A sa sortie de prison en 1983,
Christian Laplanche, ayant besoin d'un entourage
structurant pour l'aider à reprendre pied dans la vie, a
été accueilli dans une famille : celle de Françoise
Saboye. Elle se souvient :
«Pour nous, c'était
un pari. J'ai toujours pensé qu'on peut sortir les
jeunes délinquants de l'impasse s'ils reçoivent leur
content d'affection. C'était pour moi le moment de
mettre en pratique ce que je professais. Son arrivée à
la maison s'est faite tout simplement. Très vite il
s'est entendu à merveille avec mes enfants. Je le
considère encore comme mon troisième fils. Il n'avait
jamais eu de repères solides : interdiction de la
violence, respect de l’autre. Il n'a même pas eu besoin
d'apprendre. C'était inné en lui. Ses actes délinquants
n'étaient que des appels au secours…
Ce qu'il est
aujourd'hui confirme ce que j'ai senti dès le départ.
Xavier de La Soujeole, que l'on connaissait comme un
juge d'instruction exceptionnel, d'une grande justice et
d'une grande humanité, a su tout de suite le respecter
et lui faire comprendre qu'il était temps de devenir
mature. La nature entière et courageuse de Christian
était apte à recevoir ce message. Aujourd'hui, que dire
en face de ces deux hommes ? C'est tellement beau entre
eux qu'on ne peut pas s'en mêler. Peu importe leur
statut, l'un est avocat, l'autre dominicain . Mais ce
sont toujours deux hommes, liés à la vie à la mort, par
une amitié, très riche, très chaude… intouchable.»
Louis de
COURCY |
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