Menu

Archives

avril 2015

Rentrée 2016 : le mot d’accueil du directeur

Mot de rentrée 2016
Vérité et miséricorde

1. Je suis ici censé prononcer un mot de rentrée, et déjà, encore une fois, avant même de pouvoir aller plus loin, ce que je viens de dire me rend perplexe. Remarquez que si je suis perplexe, vous, cependant, vous ne devez pas l’être. Car la perplexité est exactement ce que vous pouviez attendre de moi. Elle est la preuve que je suis philosophe et que le philosophe apparaît comme celui qui a le don de mettre des bâtons dans les roues. Il est même si fort en cette matière, qu’il y parvient sans aucun bâton, juste avec sa voix, en demandant à ceux pour qui ça roule : « Pourquoi rouler ? Et vers quoi ? Et puis qu’est-ce quel rapport au monde implique la roue si on la compare avec la marche ? » Il est d’ailleurs certain que la roue n’a pas été inventée par un philosophe : celui-ci est déjà trop stupéfié par ses pieds.
Qu’est-ce donc qui m’arrête ici ? Qu’est-ce qui me rend perplexe ? Ce simple constat : nous nous obstinons à vous parler de rentrée. Une rentrée, comme son nom l’indique, suppose que l’on entre à nouveau. Or, la particularité de Philanthropos, qui ne dure qu’une année, c’est qu’on y entre sans jamais y rentrer. Personne n’y revient pour une seconde année. Personne n’y redouble. On y entre puis on en sort – non pas comme dans une auberge, mais comme en un lieu de passage, qui nous rappelle d’ailleurs que notre séjour terrestre lui-même est un passage, comme le chante David (Ps 38, 13): Je ne suis qu’un hôte chez toi, un passant, comme tous mes pères.

2. Et pourtant il se peut qu’une entrée, alors même que c’est la première, et dans la mesure même où c’est un événement, soit aussi une rentrée. Par quel prodige ? Platon disait que tout apprentissage était une réminiscence. Cela ne veut pas forcément dire que nous savions tout déjà, ou que vous étiez déjà à Philanthropos dans une vie antérieure, et que nous aurions tout oublié en venant dans ce monde. Cette affirmation paradoxale – que la découverte, dans sa nouveauté même, est une redécouverte – décrit une expérience assez ordinaire.
Lorsque nous lisons un livre, et qu’un passage nous touche profondément, nous nous exclamons en nous-même : « C’est ça que j’avais toujours pensé ! » Nous ne nous étions jamais formulé ce propos, c’est même, au fond, la première fois que nous le pensons vraiment, et pourtant nous avons le sentiment de retrouver quelque chose. Il en va de même pour les amants, dans leur naïveté romantique : ils ne se sont rencontrés qu’à travers une succession de hasards objectifs, et néanmoins ils sont assurés qu’ils étaient destinés l’un à l’autre, depuis toujours.
Ainsi quand on entre vraiment quelque part, quand on s’y trouve vraiment accueilli, même si c’est pour la première fois, on a l’impression de rentrer au bercail, de se trouver en famille, parce que cette nouveauté vient répondre à une attente profonde de notre cœur, même si cette attente, jusque-là, avait pu nous rester cachée. C’est cette résonance de l’événement avec l’intime de notre âme qui fait de l’événement le plus pur quelque chose comme des retrouvailles. Dès lors, le mot « rentrée » pose une exigence pour nous autres, qui vous accueillons : que notre accueil soit tel que vous trouviez ici chacun votre place insubstituable.

3. Mais il y a encore autre chose qui fait que l’entrée est une rentrée, un retour. Les rabbins du Talmud disent assez curieusement que l’Éternel a créé le retour avant de créer le monde (Pessahim 54a). Pour l’affirmer, il s’appuie sur deux versets du psaume 89 qu’ils lisent en raccourci : Avant que naissent les montagnes… tu as dit : « Retournez, fils d’Adam ! »
Comment le retour peut-il être antérieur à l’aller ? Comment la téchouva, qu’on peut traduire par retour à Dieu ou repentir, peut-elle exister avant même l’existence des créatures, et même avant qu’elles se soient éloignées de lui ? Venir au monde est toujours déjà revenir à Dieu – tel est le fond de notre être, avant même toute intention personnelle, tout effort de conversion, car un tel effort ne serait que violence et artifice, s’il ne retrouvait un élan premier, l’origine et le sens de tout mouvement naturel.
À vrai dire, ceci nous invite à penser un mystère, qui est le mystère même de l’année de votre rentrée à Philanthropos – je veux parler du mystère de la miséricorde. Car dire que le retour est antérieur à l’éloignement, que le repentir est avant et plus radical que la chute, c’est dire que la miséricorde est antérieure à nos misères, qu’elle n’a rien de misérabiliste, que ce n’est pas parce que nous sommes misérables que Dieu nous fait miséricorde, mais parce qu’il nous fait entrer dans sa vie la plus intime et la plus jaillissante. Comme l’écrit le pape François dans sa bulle d’indiction du jubilé Misericordiæ Vultus (n. 25) : « Du cœur de la Trinité, du plus profond du mystère de Dieu, jaillit et coule sans cesse le grand fleuve de la miséricorde. » Et c’est bien dans ce fleuve qu’il s’agit de rentrer.

4. À ce point de mon discours, vous pouvez vous sentir étourdi : comment est-ce qu’on a pu passer de la rentrée académique au « plus profond mystère de Dieu » ? Par quel chemin sinueux ? Pour ceux qui n’ont pas pu suivre mon raisonnement, je propose aussi ce raccourci : votre rentrée à Philanthropos n’est rien, et même moins que rien, si elle n’est pas au moins l’amorce d’un retour à la vérité et à la bonté, et donc une entrée dans la miséricorde. S’il ne s’agit pas de cela, à quoi bon venir ici ? Mieux vaudrait se trouver dans un institut qui vous fournira bien mieux des compétences techniques et des débouchés professionnels.
En même temps, pourriez-vous objecter, s’il s’agit de cela, pourquoi venir à Philanthropos et faire de la philosophie et de la théologie ? La miséricorde est mouvement du cœur et non de la tête. Pourquoi entrer dans la réflexion conceptuelle, s’interroger sur ce qu’est l’homme, plutôt que s’adonner à des œuvres de miséricorde plus évidentes, comme faire l’aumône, soigner les malades, ensevelir les morts, à la suite de Mère Térésa que le pape a canonisée hier ?
D’abord, je vous rappellerai qu’à côté des œuvres de miséricorde corporelles, il y a des œuvres de miséricorde spirituelles. Et qu’au premier chef, parmi ces œuvres de miséricorde spirituelles, se trouve celles d’« instruire » et de « conseiller » (CEC 2447). D’ailleurs ces œuvres spirituelles ne se situent pas à côté des œuvres corporelles : elles s’impliquent les unes les autres. Qu’on les sépare, qu’on sépare la miséricorde de la vérité, et le christianisme déchoit en humanitarisme, et la miséricorde divine se change en compassion sentimentale, pour ne pas dire dévastatrice. Comme le dit le livre des Proverbes (19, 2) : Où manque le savoir, le zèle n’est pas bon ; qui presse le pas se fourvoie. Aussi Mère Térésa ne cessait-elle de demander à ses sœurs « que s’approfondisse [leur] connaissance du mystère de la Rédemption » et elle ajoutait : « Cette connaissance vous conduira à l’amour… » (Lettre circulaire de 1961).

5. Il faut bien comprendre que notre époque est spécialement marquée par toutes sortes de compassions qui sont des hérésies, des déformations, des parodies de la miséricorde évangélique. Car tout le monde, au moins pour la galerie, déclare être bon et compatissant. Déjà Adolf Hitler, lorsqu’il met en place l’Aktion T-4, c’est-à-dire l’élimination systématique des handicapés physiques ou mentaux, en appelle à une « mort miséricordieuse ». Il convient au reste de rappeler que toutes les sourates du Coran sauf une commencent « au nom d’Allah, le Tout Clément, le Très Miséricordieux », et que le pieux musulman répète cette invocation dans sa prière au moins dix-sept fois par jour, et même avant chaque activité, ce que ne manquent certes pas de faire les adeptes de l’État islamique avant d’égorger leur prochain…
Je songe aussi, dans un tout autre genre, au cas de ce Canadien qui fit le bonheur des gazettes l’année passée. Paul Wolscht, 52 ans, père de sept enfants (comme moi), s’est enfin mis à vivre selon l’identité qu’il ressentait avoir à l’intérieur de lui-même. Après avoir fait une tentative de suicide suite au mariage de sa fille – qui lui demandait cette chose pour lui exorbitante de venir à la cérémonie habillé en homme – il a décidé de quitter sa famille pour devenir Stéphanie, non pas une femme, mais une petite fille de six ans – ce qui peut se comprendre en partie, puisqu’il est assez naturel à une petite fille de six ans d’être capricieuse. Le plus intéressant, toutefois, c’est qu’il a trouvé des parents adoptifs, et qu’il peut passer ses après-midi à jouer à la poupée et faire des coloriages avec la petite-fille de ceux-ci, je veux dire leur vraie petite-fille, encore qu’elle soit plus âgée que Stéphanie, puisqu’elle a huit ans.
On peut s’inquiéter et se moquer de ce fait-divers. Cela n’en est pas moins un avertissement pour nous-mêmes. Certes, nous ne nous retrouvons pas tout à fait en Paul Wolscht – encore que nous puissions tous rêver d’une vie qui n’est pas la nôtre, et déserter par là plus subtilement mais non moins perversement notre poste. Peut-être pouvons-nous plus facilement glisser sur la pente de ses parents adoptifs ou au contraire celle des terroristes religieux qui les trucideraient, selon que nous adoptons la parodie soft ou hard de la miséricorde.

6. Chesterton fait ce constat dans un célèbre passage de son livre intitulé Orthodoxie : « Le monde moderne n’est pas méchant ; à certains égards il est beaucoup trop bon. Il est rempli de vertus farouches et gaspillées. Quand un certain ordre religieux est ébranlé – comme le Christianisme le fut sous la Réforme – les vices ne sont pas seuls à se trouver libérés. Certes les vices sont libérés et ils errent à l’aventure et ils exercent des ravages. Mais les vertus aussi sont libérées et elles errent, plus farouches encore, et elles font des ravages encore plus terribles. Le monde moderne est envahi des vieilles vertus chrétiennes devenues folles. Les vertus sont devenues folles pour avoir été isolées les unes des autres, contraintes à errer chacune en sa solitude. Nous voyons des savants épris de vérité, mais leur vérité est impitoyable ; des humanitaires uniquement soucieux de pitié, mais leur pitié – je regrette de le dire – est souvent mensongère… »
Ce texte nous fait bien voir l’enjeu de cette année, son équilibre tendu, sa tâche de « distinguer pour unir », de tenir ensemble ce que nous avons trop facilement tendance séparer, d’ajuster la foi et la raison, la chair et l’esprit, l’animal et le divin, d’assumer surtout la charité dans la vérité, sans quoi la miséricorde n’est plus qu’un prétexte au laisser-aller ou une justification du ravage.

7. La miséricorde suppose donc la vérité. La bonté à l’égard de Paul Wolscht consiste à lui donner de reconnaître qu’il n’est pas une petite fille de six ans, et que se vouloir gentil au point de l’accueillir comme la petite fille de six ans qu’il prétend être, c’est mépriser toutes les vraies petites filles de six ans, détruire la réalité de leur enfance pour la remplacer par le fantasme désincarné d’un dépressif quinquagénaire.
En même temps cette bonté ne saurait le forcer à cette reconnaissance en allant jusqu’à le violenter, car, dans ce cas, fuyant la version soft, nous tomberions dans la version hard de la miséricorde, celle qui prétend s’exercer par la terreur. Il s’agit de compâtir sans se complaire, et de tenir ferme dans la vérité sans rien perdre de la charité.

8. Quoi qu’il en soit la bonne nouvelle de la miséricorde amène toujours avec elle la mauvaise nouvelle de notre misère, et c’est pourquoi elle est si rude et n’a rien de gentillet – c’est pourquoi on finit par crucifier celui qui vient nous l’annoncer même avec la plus grande douceur : Le monde me hait, dit le Christ, parce je rends témoignage que ses œuvres sont mauvaises (Jn 7, 7), non parce qu’il se focalise sur ces œuvres mauvaises – ce n’est pas d’abord un indigné, mais un émerveillé – mais simplement parce qu’il rend témoignage à la vérité (Jn 18, 37).
Et c’est cela, si tout va bien, qui se passera cette année : vous allez frôler cette haine. Vous allez commencer par aimer la vérité puis vous serez tenté de la haïr. Saint Augustin le fait entendre dans ses Confessions (X, 23), en un texte que j’ai déjà eu l’occasion de citer en ouverture d’année, il y a trois ans : « D’où vient, mon Dieu, que la vérité engendre la haine ? D’où vient que l’on voit un ennemi dans l’homme qui l’annonce en votre nom […] ? C’est qu’[…]ils aiment sa lumière et haïssent ses reproches. […] Ils l’aiment quand elle se manifeste, et la haïssent quand elle les découvre… » Nous aimons tous la veritas lucens, la vérité qui éclaire, mais que son faisceau se tourne vers nous-mêmes, qu’elle éclaire notre cœur, qu’elle devienne veritas redarguens, la vérité qui accuse ou nous ordonne l’humilité, alors nous nous mettons à la haïr.
On pourrait d’ailleurs se demander ici si la réduction de la vérité à la seule vérité objective, technico-scientifique, qui ne concerne donc pas le sujet humain dans son agir moral, n’est pas un effort pour fuir cette vérité qui dévoile nos misères et nous pousse à gémir vers la miséricorde. C’est en tout cas cette réduction que nous chercherons à éviter ici. De par le lien entre ce que nous appelons les « trois piliers », à savoir la vie intellectuelle, la vie spirituelle et la vie fraternelle, vous vous trouvez au sein d’un dispositif où la vérité du cours doit rejoindre celle du couloir aussi bien que celle du cœur. Elle doit éclairer le monde extérieur mais aussi le plus intime de notre âme, et nos relations les uns avec les autres. Ce ne sera pas toujours beau à voir, mais c’est la condition pour que se déploie la beauté divine du pardon et de la transfiguration.

9. La splendeur de la miséricorde dévoile toujours d’abord l’horreur de nos misères. Il n’y a d’ailleurs qu’elle qui peut vraiment le faire. Montrer la misère d’autrui et l’en désespérer, ou bien voir sa propre misère et se trouver indigne de toute grâce, c’est se poser en souverain juge, et donc ne pas reconnaître sa misère au point d’admettre qu’on a besoin d’être sauvé par un Dieu. La misère ne se dévoile profondément que sous la lumière de la miséricorde, d’une part parce que la miséricorde nous manifeste une bonté indue qui rend encore plus noire notre injustice, d’autre part parce que notre misère reconnue en vérité est notre ressource la plus fondamentale, celle qui nous fait crier vers la source de toutes choses.
Aussi l’ai-je suggéré au départ, la miséricorde divine n’est pas misérabiliste. Ce qu’elle dévoile en premier lieu n’est pas la misère. Saint Thomas d’Aquin le souligne de manière remarquable en observant que la création elle-même n’est pas une œuvre de justice, mais de miséricorde. Dieu n’avait pas le devoir de nous créer. Par rapport à Lui, notre existence n’est pas un dû, mais un don, une gratuité généreuse, une grâce déjà : « En toute œuvre de Dieu, écrit Thomas, la miséricorde apparaît comme la première racine. Et cette vertu se maintient dans tout ce qui s’ensuit [comme la sève dans l’arbre], y agissant plus profondément que tout le reste, comme la cause première a une influence plus forte que la cause seconde. Pour cette même raison, quand il s’agit de ce qui est dû à quelque créature, Dieu, dans sa surabondante bonté, dispense plus de bien que n’exige la proportion de la chose. En effet, ce qui serait suffisant pour observer l’ordre de la justice est au-dessous de ce que confère la bonté divine, laquelle dépasse toute la proportion de la créature. »
Durant cette année, il s’agira de penser et de vivre cela dans le simple fait de se trouver ici, et de s’y retrouver ensemble : à savoir que la miséricorde est la racine de tout existence, que le don est plus grand que le dû, que la merveille est plus forte que la misère, que la création, parce qu’elle jaillit d’une bonté divine, est plus riche, plus abondante, plus mystérieuse que tout ce qui serait juste d’en attendre. Il suffit de voir vos visages pour s’en rendre compte. Bonne rentrée, donc, dans cette aventure plus neuve que le futur et plus ancienne que le temps – une aventure dans laquelle celui qui porte le titre de directeur est au moins aussi dépassé que vous.

Fabrice Hadjadj

Mozart au paradis, Jeudi 29 avril à 20h30
avril 2015

Mozart au paradis, Jeudi 29 avril à 20h30

  Karl Barth disait qu’au Paradis les anges jouaient entre eux du Mozart et que Dieu aimait alors particulièrement les entendre. Ce qui pourrait passer pour une simple boutade prend la forme dans le Paradis à la porte de Fabrice Hadjadj (éditions du Seuil) d’un véritable plaidoyer – pour la joie, celle du Paradis se […]