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septembre 2019

Le mot de rentrée 2019

Philanthropos, le rêve et la réalité

 Chaque année, le directeur de l’Institut accueille les nouveaux étudiants par un mot de rentrée. Or, cette année, ce qui m’est venu d’abord, c’est le titre de ce mot : « Philanthropos, le rêve et la réalité. » Un titre qui m’est justement venu en rêve, alors que je peinais à me décider sur quoi discourir.

Je rêvais que j’étais en séance de Comité de Direction, et que soudain un kangourou est entré dans la salle où nous parlions du budget de l’année 2023-2024. C’était un kangourou femelle, je le sus tout de suite à cause de la grande poche qu’il avait sur le ventre. Et ce kangourou s’appelait Ursula, ça je ne sais pas comment je l’ai su, peut-être était-ce en raison de ses très longs cils et de son rouge à lèvres très vif.

Après un temps d’arrêt dans l’encadrement de la porte du petit réfectoire, puisque c’est là que se tiennent nos réunions, Ursula a bondi vers moi alors que je bafouillais sur la ligne 3065 du budget, et m’a dit d’une voix de maîtresse d’école : « Je crois que vous n’avez pas bien lu saint Thomas d’Aquin… » Je pouvais m’y attendre un peu : un kangourou à Philanthropos, même avec du rouge à lèvres, et même sans habit blanc, avait de fortes chance d’être thomistes. Ursula a aussitôt ajouté : « Je vous conseille de relire le traité du gouvernement divin. » À ce moment-là, sous l’émotion trop vive, je me suis réveillé, et j’avais mon titre : « Philanthropos, le rêve et la réalité. » Mais je ne savais pas du tout à quoi cela devait mener ma réflexion. À vrai dire, je ne le sais pas tout à fait encore.

2. Quand on entend : « Philanthropos, le rêve et la réalité », on pense toujours à une dénivellation, pour ne pas dire un désenchantement. Il y aurait le Philanthropos rêvé, et le Philanthropos réel, et le second ne répondrait pas au premier, au point de causer une certaine déception. En même temps, le second, si décevant soit-il, a cette perfection inestimable de posséder la réalité, alors que le premier n’existe pas en lui-même, mais seulement dans nos projections.

Dans l’emploi que je viens d’en faire, le sens du mot « rêve » n’est plus exactement le même que celui du rêve avec le kangourou. Il ne s’agit plus de ce qui nous advient dans le sommeil, malgré nous, et qui peut être un cauchemar. Il s’agit de ce que nous projetons dans notre veille, au gré de notre désir, et qui correspond à un idéal.

On pourrait facilement confondre l’un et l’autre, et, parce qu’il faut ouvrir les yeux, commander de quitter le rêve et de retrouver le réel. Mais cette recommandation n’est pas aussi réaliste qu’elle le paraît de prime abord.

3. Le rêve et le réel sont en effet corrélatifs. Premièrement, le rêve vient puiser ses éléments dans le réel. Le kangourou existe, de même que le rouge à lèvres, le comité de Direction de Philanthropos et le prénom Ursula. C’est la combinaison des quatre qui est chimérique. Il y a donc, dans l’être, une antériorité du réel sur le rêve, et nos rêves, quels qu’ils soient, ne seraient pas possibles sans une expérience antérieure du réel.

Deuxièmement, lorsque nous nous disons : « Non, ce n’est pas un rêve… », nous distinguons la réalité, sa consistance, son ordre, par opposition à l’inconsistance, à l’incohérence du rêve. Il y a donc, dans la connaissance, une certaine antériorité du rêve sur le réel, au sens où le réel se caractérise à partir d’une certaine expérience du rêve, comme ce qui est plus solide, plus ordonné et moins confus.

Troisièmement, le fait de pouvoir rêver éveiller, et notamment d’avoir un idéal, nous permet de nous « désengluer », comme dit Sartre, d’introduire une distance par rapport aux faits, du jeu à l’intérieur du présent, un écart entre ce qui est et ce qui pourrait être. Cette ouverture du possible par nos rêves est un des fondements de notre liberté. Si nous ne rêvions pas, si nous n’avions aucun idéal, si nous adhérions entièrement à la réalité présente, nous serions immergés dans notre environnement comme le poisson Dory est immergé dans l’eau, sans possibilité non seulement de transformer, mais surtout même d’accueillir le monde, car pour accueillir le monde, et pas seulement en être un élément, il faut ce recul, ce retrait, cette capacité de se mettre à part, ne fût-ce qu’en imagination. Seul celui qui rêve de dragons peut accueillir le fait qu’il y a tout de même déjà des lézards, et s’émerveiller d’avoir dans son jardin ce genre de dragons de poche.

Quatrièmement, il arrive, pour le meilleur et pour le pire, que le rapport être rêve et réel s’inverse : c’est ce que nous rêvons, ce à quoi nous aspirons, qui peut nous apparaître comme plus harmonieux et plus souhaitable que le donné de tous les jours. Nous pouvons rêver, comme Martin Luther King, un monde réconcilié où il n’y aurait plus d’injustice, ou bien où l’esprit de chevalerie l’emporterait sur l’esprit de consommation. Et ce rêve peut devenir le moteur de l’action la plus concrète.

4. Le grand poète portugais Fernando Pessoa a souvent appuyé douloureusement sur l’écart entre l’idéal et le réel (je prends un poète portugais pour ne pas faire de favoritisme : il y a cette année à l’Institut des étudiants espagnols, polonais, néerlandais, belges, français, bien sûr, suisses, dont deux italophones, mais pas de portugais). Dans son poème intitulé « Bureau de tabac », Pessoa mesure l’abîme qui sépare ses rêves grandioses et une réalité apparemment sordide :

 

Je ne suis rien.

Je ne serai jamais rien.

Je ne peux vouloir être rien.

À part ça, j’ai en moi tous les rêves du monde.

 

Cette situation si particulière chez Pessoa est aussi la condition générale de l’humanité. Un siècle plus tôt, Alfred de Musset gémit : « Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. » Et Blaise Pascal, par-dessus les temps et les lieux, affirme à propos du sentiment qu’a l’homme de sa propre misère : « Toutes ces misères-là prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d’un roi dépossédé. » Nous ne pouvons éprouver notre misère que si nous avons d’abord la mémoire plus ou moins consciente d’une haute dignité perdue. Ainsi chacun d’entre nous aspire à des grandeurs, alors qu’il vit dans une chambre de bonne. Il se voit en roi ou en princesse, et il doit néanmoins payer ses impôts ou rendre un devoir de maths à une prof acariâtre.

Ce que dit Pessoa : « Je ne suis rien et, à part ça, j’ai en moi tous les rêves du monde », vous vous le dites, vous, nouveaux étudiants de la promo 16, et cela d’autant plus intensément que vous êtes jeunes. Le vieillesse nous fait peut-être ressentir davantage la première partie de la contradiction : « Je ne suis rien », mais la jeunesse, avec son champ des possibles largement ouverts, ressent probablement davantage la seconde partie : tous les rêves du monde se concentrent en elle.

Oui, vos rêves sont immenses, mais que vous offre le réel, au-delà d’une place d’expert-comptable et d’un abonnement Netflix ? C’est la question que vous vous posez en venant à Philanthropos, c’est même la question que vous nous posez, avec une audace insolente, comme si nous n’étions pas dans la même situation : « Comment puis-je combler le gouffre qui sépare mon rêve de grandeur et mon étroite réalité ? Comment, celui que je suis, et qui n’est qu’un mortel parmi des milliards, peut-il être aussi l’unique et l’incomparable ? »

5. Cette question n’est pas neuve. Depuis bien longtemps, on en a fait un problème, et à ce problème on a fourni des solutions hâtives, pressé de résorber la faille, ou plutôt de faire comme si le gouffre n’existait pas. La première solution est spiritualiste. On dira que le rêve est plus vrai que la réalité. La vérité, c’est que nous sommes des esprits, des anges emprisonnés dans la boue de ce monde. Il faut donc s’en libérer en inversant les termes du problème, en affirmant que c’est le réel sensible qui est une illusion, et l’idéal rêvé qui est le réel.

La deuxième solution est au contraire purement matérialiste. Elle réclame d’abolir le rêve. Selon elle, seule la réalité de ce monde, si sordide soit-il, est vraie. Il faut s’y conformer, s’y soumettre entièrement, rejeter tout héroïsme pour rentrer dans le rang, oublier toute vocation éternelle pour se trouver une profession rémunératrice, laquelle nous permettra de gagner notre vie aussi bien que d’être gagné par la mort.

Une troisième solution est d’opérer une juxtaposition des deux précédentes. On n’est peut-être pas des esprits, mais on peut être des spectateurs. On est peut-être face à un mur, mais, sur ce mur, on peut installer un écran. On oscille alors entre les tableaux Excel et les séries américaines, entre la servitude et le divertissement. Le transhumanisme est l’intégration technologique de cette oscillation : il propose d’implanter directement dans le cerveau le serveur du divertissement et de la servitude.

 

6. Pessoa, pour ce qui le concerne, ne croit pas que le gouffre puisse être comblé. Il se contente de poser le constat de cette dualité qui fait apparaître notre vie comme un naufrage :

 

Je serai toujours, et rien d’autre, celui qui avait des dispositions ;

Je serai toujours celui qui attendait qu’on lui ouvre la porte devant un mur sans porte,

Qui chantait la chanson de l’Infini dans un poulailler

Et entendait la voix de Dieu au fond d’un puits obstrué.

[…]

Esclaves cardiaques des étoiles,

Nous avons conquis le monde entier avant de nous lever du lit ;

Mais nous nous réveillons et le monde est opaque,

Nous nous levons et il est à autrui,

Nous sortons de chez nous et il est la terre entière,

Plus le système solaire, plus la Voie Lactée, plus l’Indéfini.

[…]

On m’a pris pour qui je n’étais pas, je n’ai pas démenti, et je me suis perdu.

Quand j’ai voulu ôter le masque,

Il collait à mon visage.

Quand je l’ai ôté et que je me suis vu dans le miroir,

J’étais déjà devenu vieux.

J’ai jeté le masque et me suis endormi dans le vestiaire

Comme un chien toléré par le gérant…

 

La seule issue que le poète entrevoit est de reconnaître ce quiproquo essentiel, et donc non pas de résorber la faille, mais de la révéler, d’en faire les lèvres mêmes de son chant. Il écrit : « Je vais écrire cette histoire pour prouver que je suis sublime. » En racontant cette histoire d’une vie avortée et d’une dignité déchue, il pourra du moins la conduire à la lumière de la vérité, même si ses vers, et « la langue dans laquelle les vers furent écrits » sont voués à mourir. La poésie, pour Pessoa, ne consiste pas à cacher le bureau de tabac avec des images de palais, mais à confronter sans cesse le palais radieux et le bureau de tabac misérable, à tenir maladroitement dans ce questionnement insoluble, à accepter cette nostalgie sans retour.

C’est ce qu’en portugais on appelle la saudade, qui n’est pas tant regret du passé ou du futur, que souffrance de cette disproportion entre le monde intérieur et le monde extérieur. [Si la saudade commune à tous les hommes a une tonalité portugaise intraduisible dans une autre langue, c’est parce que le Portugal a très tôt connu la gloire d’un empire étendu au-delà des mers, jusqu’au Nouveau Monde, et, très tôt aussi, il en a connu l’effondrement. La tension entre le rêve sans limite et le rien sans recours appartient spécialement à l’histoire de ce pays, qui renvoie sans doute, avec une certaine avance, à l’histoire de toute l’Europe. Voilà pourquoi Pessoa déclare dans « Message », l’un de ses plus célèbres poèmes :

 

Il incombe au Portugais, père de vastes mers,

De vouloir, de pouvoir ceci uniquement :

La mer entière, ou sa vaine frange défaite –

Le tout, ou bien son rien.

 

Pour multiplier ses chances tenir entre ce tout et ce rien, Pessoa s’invente plusieurs hétéronymes. Le poème dont je vous ai lu de larges extraits n’est pas de Pessoa, mais d’Alvaro de Campos, qui est un des noms d’auteurs sous lesquels Pessoa a publié, avec ceux d’Alberto Caeiro, de Ricardo Reis, de Bernardo Soares et même d’Alexander Search, poète anglais. Il y a peut-être plusieurs personnages en nous, pourquoi un seul ? Je pourrais écrire des ouvrages sous le nom d’un écrivain croyant, et de tout autres ouvrages sous le nom d’un écrivain athée, Michel Hadjadj et Fabrice Onfray, par exemple, car, d’une certaine manière, à des titres divers, ces deux tendances cohabitent en moi. Mais en faisant ainsi, je cours le risque d’une fragmentation complète, je ne suis plus personne, et mon désir d’unité reste inassouvi.]

7. Un autre écrivain, à l’opposé de Pessoa, pourrait venir ici à notre secours Puisqu’il n’y a pas non plus d’anglais dans votre promotion, je propose l’auteur du Seigneur des Anneaux, John Ronald Reuel Tolkien. Tolkien est un bourgeois de Birmingham, professeur de linguistique à l’Université, quelqu’un qu’on aurait pu croiser dans la rue sans l’apercevoir, et qui a néanmoins inventé un monde héroïque toujours vivant, avec son histoire, ses races et ses généalogies multimillénaires qui ne cessent de féconder les imaginaires et de produire d’autres œuvres. Quel rapport entre ce conte de fées et le décompte des faits positifs que nous enregistrons tous les jours ? Le Seigneur des Anneaux n’est-il qu’un roman d’évasion ? La Faery tale vient sans doute nourrir et cultiver le rêve, mais en quoi nous tourne-t-elle vers la réalité ?

Le théologien américain Peter Kreeft, dès la première page de son essai sur la philosophie de Tolkien, évoque l’impression paradoxale que lui causa la lecture du Seigneur des Anneaux : « Nous nous souvenons de l’enthousiasme de cette découverte. Là se trouvait un monde qui était réel – en fait, plus réel, plus solide que celui que nous avions quitté en ouvrant la couverture du livre. Cette couverture était une porte magique et nous l’avons réellement traversée pour entrer dans le monde de Tolkien. Ce n’était pas une simple fenêtre à travers laquelle jeter un regard, comme la cage d’un zoo. Nous n’étions pas des touristes mais des natifs de cet endroit. Nous connaissions ce monde. C’était notre propre monde vu de manière beaucoup plus claire que nous ne l’avions jamais vu auparavant. »

Comment une telle impression est-elle possible ? Il y a peut-être autour de nous des orques assez facilement reconnaissables, mais où sont les elfes, où sont même les hobbits ? Se peut-il que le rêve de Tolkien soit plus réel que la réalité commune ? Se croire natif de ce monde de féerie, n’est-ce pas être extrêmement naïf à l’égard du vrai monde des adultes, qui a tout le sérieux des tableaux Excel et du logiciel de comptabilité Winbiz ?

Nous l’avons déjà dit : le rêve, l’idéal ne peuvent se constituer qu’à partir d’éléments pris à la réalité. Si nos contes parlent de quête, c’est qu’il doit bien y avoir encore une quête aujourd’hui, quelque part, même dans un cabinet d’experts-comptables. Si nos cœurs sont si touchés par ces récits épiques, c’est qu’ils doivent correspondre à quelque chose de bien réel, que ces récits mettent symboliquement en exergue, comme on tire un diamant de sa gangue.

8. Rien ne serait plus ridicule, bien évidemment, que de se promener déguisé en Gandalf ou en Légolas dans les jardins de l’Institut. Mieux vaudrait encore endosser des gilets jaunes. Car nous ne parlons pas ici de jeux de rôles. Nous parlons des profondeurs de la réalité, de certaines profondeurs morales que le conte vient dévoiler. Car il n’est pas vrai que la réalité soit absolument l’opposé du conte, et que les crapauds ne se transforment jamais en prince charmant. Le plus courant, et je suis certain que certaines jeunes femmes ici présentes ont déjà fait cette expérience, c’est de voir le prince charmant se changer en crapaud. Mais, justement, cela nous laisse entendre que le crapaud peut redevenir prince – un prince décevant, peut-être, mais n’est-ce pas après la déception qui brise le fantasme que peut naître un amour objectif ?

Si Philanthropos a un sens, c’est de tenir ensemble l’idéal et le réel, le rien et le tout, et d’aider à discerner, avec foi et raison, avec imagination et sensibilité, un chemin dans l’abîme qui les sépare. C. S. Lewis, l’auteur des Chroniques de Narnia, parle de l’événement chrétien comme du « mythe devenu fait ». Cela ne veut pas dire prendre ses rêves pour la réalité. Cela signifie que la réalité même la plus sordide, même la plus décevante, appelle encore le combat entre les armées de la lumière et les puissances des ténèbres, un combat à la fois épique et clownesque, parce que le chevalier y est un comptable, et que la princesse a fait une école d’ingénieur.

Le psaume 55, qui peut très bien se réciter dans une chambre de bonne, nous fait chanter : Là-haut, une armée combat pour moi. Celui qui n’est rien possède avec lui toutes les milices célestes pour l’accompagner dans sa quête du bien – ce qui fait un tel nombre d’ailes sur son dos qu’il ne manquera pas d’en perdre l’équilibre. N’essayez pas de fuir vos responsabilités en vous cachant derrière votre devoir : il y a bien une quête, il y a bien à déjouer la tentation de l’anneau, il y a bien un royaume à délivrer, il y a bien une vie dont vous êtes les héros.

9. Ce qui fait le lien entre la réalité et le rêve, entre notre chair périssable et le Verbe éternel, c’est l’amour. Vous le savez déjà et vous ne le savez pas encore, car le mot est tellement usé, nous l’avons tellement changé en rengaine et slogan, qu’on ne sait plus ce qu’il veut dire, et c’est pourquoi il faut d’abord parler de vérité, si l’on veut approcher la vérité de l’amour derrière toutes ses contrefaçons.

Ce qui demeure certain, c’est que l’amour relance la grande aventure, même dans un bureau de tabac. Lorsque, dans sa première lettre aux Corinthiens, saint Paul nous dit que l’amour supporte tout, fait confiance en tout, espère tout, endure tout, il ne nous le présente pas comme un sentiment confortable et doucereux, mais comme un guerrier, une mère courage ou un père prêt à se battre et se sacrifier pour ses enfants, endurant tout en lui-même parce qu’il espère tout pour eux, et parce qu’il est lui-même fidèle à l’enfant qu’il fut, car, avant de rêver à la dernière Playstation, l’enfant rêve d’être un héros ou un saint (c’est même ce rêve, refoulé par le monde, qui le pousse à fuir dans les jeux vidéo).

Vous n’êtes pas venus ici pour rien. Vous n’êtes pas non plus venus ici pour quelque chose – une spécialisation dans un cursus, un moyen d’être mieux adapté au monde professionnel du futur… Vous êtes venus pour vous interroger lucidement sur votre condition d’hommes et de femmes mortels, et sur cet immense désir qui vous habite, ce rêve qui n’est pas la perte, mais le paroxysme de l’éveil, et que je vous supplie de ne pas renier. Vous êtes venus pour apprendre à manier les armes de lumière, et il faudra pour cela une certaine ascèse (il est normal de réclamer de l’ascèse à la 16, je veux dire à la promo 16). Ce sera peut-être comme une halte à Rivendell, entre les Monts Brumeux, parmi quelques vieux elfes catholiques, mais ce sera de toute façon pour repartir bientôt vers la bataille de Minas Tirith, les terres desséchées du Mordor et la reconquête de la Comté.

La découverte du don de l’être, la recherche de la vérité, le combat dans la justice et la miséricorde changent le quotidien en une aventure. Rien n’est plus simple, aujourd’hui, et rien n’est plus exigeant. De nos jours, en effet, la simple préservation du quotidien, c’est-à-dire qu’il y ait encore des hommes et des femmes qui s’aiment et ont des enfants, qui appellent un chat un chat et rêvent de kangourous thomistes qui s’appellent Ursula, qui possèdent un foyer et un potager pour la soupe du soir, qui savent inviter leurs amis à la fête pour mieux dire oui à l’existence reçue, qui luttent avec la terre et crient encore vers le ciel plutôt que de se livrer à des algorithmes – cette simple préservation de la vie humaine ordinaire exige des vertus de plus en plus héroïques.

Et voilà que, sans vous donner de solution au problème, mon discours s’achève. Mais c’est votre aventure qui continue.

Fabrice Hadjadj