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septembre 2022

Discours de rentrée 2022 : La parole du pain – Manger ensemble

1.Voilà, c’est arrivé, vous êtes là, et je prononce mon mot de bienvenue à la 19ème volée de l’Institut Philanthropos, certes moins nombreuse que les précédentes, mais avec une parité presque parfaite, et, chose rare, une Marie qui est l’unique Marie, au point que je n’ai pas à fournir son nom de famille. Vous vous distinguez donc déjà assez bien les uns des autres, et, bien sûr, vous vous distinguez d’abord pour être venus ici en ayant quitté votre pays, votre cursus d’études ou votre profession, alors que la crise économique incite la plupart à se crisper sur les utilités immédiates.

Pourquoi cette césure ? Je vous le demande sérieusement, quitte à dégonfler votre enthousiasme. Qu’avez-vous fait de la réussite des grandes écoles ? Quel est ce déraillement et même ce délire (je rappelle que « délirer » signifie littéralement « sortir du sillon ») ?

Je parle de bienvenue, mais peut-être êtes-vous malvenus. Peut-être avez-vous commis une grave et irréparable erreur. Admettez du moins que vous vous lancez dans cette aventure sans trop savoir ce qui vous attend, le plus souvent par bouche à oreille, parce qu’un conseiller en désorientation vous a dit : Viens, suis-moi, alors que tout vous incitait comme Matthieu le publicain à garder la tête dans vos comptes. N’auriez-vous pas pu compléter votre formation par des cours à distance ou du moins plus près de chez vous ? N’auriez-vous pas pu célébrer le Seigneur dans votre paroisse ou votre groupe de prière ? Qu’est-ce que vous allez trouver ici que vous ne trouveriez pas ailleurs ? Qu’est-ce qui rend votre bienvenue bien réelle ?

Je vais vous le dire : manger ensemble. C’est d’ailleurs la marque de l’hospitalité, la bienvenue traditionnelle. On ne se contente pas d’un discours, on offre un repas. Quand Abraham accueille les trois envoyés du Seigneur, il ne multiplie pas les salutations avec de grands mots et de grandes idées, il leur offre simplement, sous l’ombrage d’un chêne, un peu d’eau pour se laver les pieds, et un morceau de pain pour fortifier le cœur.

2. Nous n’allons pas ici seulement réfléchir ensemble, ni prier ensemble, nous allons, chaque jour, pendant un grand nombre de jours, manger ensemble deux à trois fois par jour. C’est ça qui est exceptionnel. C’est ça qui nous distingue du cours magistral à l’université.

À Philanthropos, le professeur arrête d’enseigner pour partager avec vous le repas. Il bâillonne devant vous sa bouche trop parleuse avec de la nourriture. Il ne raisonne plus, il salive, mastique, déglutit, digère. Il est obligé d’enlever son masque et de risquer la contagion. Il se met à égalité avec l’ignorant. Il a beau avoir les plus hauts diplômes, la plus longue expérience, publié de nombreux livres, son coup de fourchette est généralement moins admirable que celui de ses élèves.

Voilà qui est vraiment extraordinaire : que le professeur descende de l’estrade pour s’asseoir à votre table, et que tout à coup il se mette au niveau de la mangeoire, à égalité non seulement avec vous, mais avec les bêtes, avec le chien qui lève le museau vers son os, avec le cochon qui plonge le groin dans son auge, et, après avoir expliqué les subtilités de saint Thomas d’Aquin ou Martin Heidegger, il vous demande gentiment : « Pourriez-vous me passer le sel, s’il vous plaît ? » Oui, c’est cela qui est vraiment extraordinaire, cela qui est vraiment spirituel, pour peu que vous admettiez que la plus haute spiritualité relève du mystère de l’Incarnation.

Nous croyons en un Dieu qui a mangé comme tout le monde. Le miracle n’est pas qu’il ait parlé. Il est le Verbe, il est naturel qu’il parle. Ce qui est vraiment miraculeux, pour le Verbe éternel, ce qui dépasse tout ce que l’on pouvait imaginer d’un Dieu et qui exige notre foi, c’est qu’il ait mangé, qu’il ait voulu manger alors qu’il n’en avait absolument pas besoin, en tant que Dieu, d’abord, mais même ensuite, en tant qu’homme ressuscité des morts, dans une gloire qu’il aurait pu rendre plus éblouissante. Il apparaît au milieu du Cénacle, et que demande-t-il ? Avez-vous ici quelque chose à manger ? Il apparaît sur les bords du lac de Tibériade, et qu’ordonne-t-il ? Venez, mangez. Venir, bien venir, ici, c’est manger, manger avec la Parole de Dieu, manger la Parole de Dieu, qui se donne en se taisant sous les espèces du pain.

3. Les plus sages d’entre vous pourront m’objecter délicatement : Monsieur le directeur, vous parlez comme Satan, oui, comme Satan dans la première tentation au désert. Vous nous focalisez sur le pain. Vous voulez nous faire encourir le reproche de saint Paul qui parle de ces hommes qui ne servent pas le Christ, mais leur ventre. Aussi, nous, les bons élèves, nous vous répondons comme au diable : L’homme ne se nourrit pas que de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.

Tout cela est exact. Mais celui qui le dit a plus d’humour que nous. Celui qui dit : « L’homme ne se nourrit pas que de pain », se donne justement aux hommes sous la forme du pain. Nous ne sommes pas des anges. La parole et le pain pour nous sont toujours liés, et c’est même la demande du Notre Père : le pain de ce jour. Ce que Jésus repousse, en repoussant le Tentateur, ce n’est pas le pain, mais le pain sans la parole. Car, quand il est sans parole, le pain se change en pierre. On peut, en effet, « perdre le goût du pain ». Manger se situe toujours pour nous dans une convivialité, au sein d’une parole de vérité et d’amour. Que manque cette vérité et cet amour, et vous perdez l’appétit, ou bien vous vous gavez comme un animal d’abattoir.

Il y a un texte de Jean Giono intitulé Deux cavaliers dans l’orage, qui actualise en Provence l’histoire d’Abel et Caïn. Deux frères qui s’aiment deviennent des rivaux, l’un tue l’autre, mais, une fois qu’il l’a tué, il s’enfuit, il ne trouve plus de lieu où demeurer. On le retrouve bientôt dans une combe, au lieu-dit « le bol du Silence ». Il y est mort de faim. Pas n’importe comment. Il est mort de faim alors qu’il avait une grosse miche de pain sous le bras, et, dans la bouche, un morceau de pain non mâché. Et Giono de dire : « Il est mort par manque d’appétit de vivre. Il ne pouvait plus manger, parce qu’il avait tué ce qu’il aimait. […] Il a mordu dans la miche, mais quand le pain a été dans sa bouche, il n’a plus eu la force physique ou la volonté de le manger et de vivre. » On peut ainsi mourir d’inanition avec le pain dans la bouche, preuve que nous ne mangeons vraiment qu’ensemble, dans la parole donnée, c’est-à-dire dans la promesse et l’espérance.

4. L’espérance dont je parle ici n’est pas le simple espoir mondain. Elle est au contraire ce qui a traversé le désespoir. Elle advient après la chute, après qu’on a tué son frère, après qu’on a entendu la sentence de condamnation. Parce que cette espérance est une grâce – de ces grâces qu’on reçoit à la dernière seconde, comme Dostoïevski, alors qu’on est déjà sur l’échafaud. Aussi existe-t-il bien d’autres repas sans espérance : on y meurt de faim avec le pain de la bouche, mais ça ne se voit pas, au contraire, on engraisse au milieu des petits fours, ou bien on surveille sa ligne au point de haïr toute grossesse, toute blessure d’amour, toute fructification : Mangeons et buvons car demain nous mourrons.

Je pourrais décrire le drame de notre postmodernité, le trouble de son rapport à l’autre et à l’avenir, uniquement à travers ses pathologies alimentaires : boulimie, anorexie, junk food, labels bio, diététisme, véganisme et même gastronomie étoilée… Autant de figures de la gourmandise, car il n’y a pas que la gourmandise du glouton, il y a aussi celle du gourmet, de l’hygiéniste, enfin de tous ceux chez qui l’obsession de l’alimentation fait perdre de vue le repas des noces de l’agneau. Je vais ici me borner à quelques mots sur un phénomène très contemporain, qui vient de Corée du Sud et qui s’est vite répandu sur les réseaux sociaux, à savoir le mukbang.

Mukbang est un mot-valise coréen composé des mots meokda, qui signifie « manger », et bangsong, qui signifie « diffusion ». Pour ceux qui l’ignoreraient, le mukbang consiste à se filmer en train de manger, et à diffuser cette vidéo sur un site de streaming. Il suppose d’abord de manger seul. Comme vous le savez, les appareils de télécommunication nous sont vendus comme des moyens de rapprocher ceux qui sont loin, mais finissent toujours par éloigner ceux qui sont proches. Tout s’inverse. Le soleil nous empêche de bien voir nos écrans ; dès lors il faut lui préférer la nuit où leur lumière peut briller sans concurrence. La compagnie nous empêche de bien lire le fil de nos actualités ; dès lors il faut lui préférer l’esseulement qui nous connecte mieux à notre réseau numérique. Enfin, nous pouvons facilement le déduire de ce qui précède, la vie physique nous empêche d’être un bon avatar, dès lors il faut lui préférer une vidéo spectaculaire, c’est-à-dire ce qui tue la vie au profit de sa démultiplication virtuelle, car la vidéo apparaît plus puissante que la vie si et seulement si elle représente quelqu’un qui se détruit dans la réalité.

5. Le mukbang, de même que TikTok, de par sa structure, incite à multiplier les défis : un Américain s’y montre en train d’avaler les piments les plus forts ; une Japonaise s’y exhibe en train de dévorer des langoustes vivantes, ou des limaces, ou des araignées ; enfin on y pratique couramment des ten thousand calories challenge, prenant du poids de semaine en semaine, de sorte que le public hypnotisé attend avec impatience le moment où votre obésité vous fera éclater.

Le cas le plus emblématique est celui de Nicholas Perry, plus connu sous le nom de Nikocado Avocado, ukrainien de naissance, adopté en bas âge par une famille de Philadelphie. Il commence par des vidéos prônant le véganisme, puis, un jour, sans crier gare, il se filme avec son « mari » dans un Domino’s pizza en déclarant qu’il s’est converti à l’alimentation industrielle, et, à partir de là, commence la surenchère. De vidéo en vidéo, on le voit grossir, atteindre les 160 kilos, mettre en scène ses problèmes respiratoires, ses incontinences nocturnes, son incapacité à se lever sans une aide mécanique, enfin accuser ses propres spectateurs en hurlant régulièrement : « It’s your fault ! » Les dislike sont plus nombreux que les like, peu importe : le nombre de vues reste astronomique, et il peut bientôt se payer un vaste appartement à Las Vegas. Ce point est très intéressant : ceux qui condamnent Nikocado sont encore ceux qui visionnent ses vidéos, dans une espèce de voyeurisme moralisateur, et Nikocado, bien plus intelligent qu’eux, utilise leur mépris, il réussit à transformer son propre lynchage en argent et en visibilité mondiale.

En 1936, dans un essai intitulé « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique », le philosophe juif Walter Benjamin évoquait déjà la « saturation artistique de la perception transformée par la technique ». Et il écrivait : « L’humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre. » Telle est notre aliénation : nous préférons le mukbang sur un écran isolé à la communion autour d’une table.       

6. Ne vous inquiétez pas, je vais bientôt me taire en tant que professeur et ouvrir ma bouche en tant que convive. Nous allons quitter la salle de classe pour nous retrouver autour de la table du réfectoire, puis de la table du sanctuaire. Vous avez bien fait de venir. Et vous comprenez déjà qu’à notre époque on ne lutte pas d’abord avec de bonnes théories, mais avec de bonnes pratiques.

Vous pouvez disliker à tour de clics, poster sur Internet une critique d’Internet, répéter à longueur de tweet qu’il faut « se reconnecter au réel », vous n’y êtes pas encore, parce que vous n’avez pas trouvé les techniques qui vous permettent de résister à la technologie, vous n’avez pas recouvré notamment les arts de la table, qu’il s’agisse du banquet de Platon ou de la cène de Jésus, lesquels unissent indissociablement le verbe et la chair, la cuisine et la conversation, les fruits de la terre et les actions de grâces.

Cette situation me semble renvoyer à la sagesse paradoxale, à la sagesse anti-sagesse de l’Ecclésiaste. Après tout, l’humanité étrangère à elle-même qui jouit de sa propre destruction, ce n’est pas nouveau. Le mukbang se trouvait déjà contenu dans le Mangeons et buvons car demain nous mourrons. Et l’on connaît l’implacable refrain de ce petit livre de la Bible : Vanité des vanitésQuel profit trouve l’homme à toute la peine qu’il prend sous le soleil ?

Rien n’est plus décapant que l’Ecclésiaste. Il manifeste le mal plus radicalement que le livre de Job. Le livre de Job est encore dans le mal tragique : il vous est arrivé un grand malheur, vous avez fait faillite, vous avez perdu des enfants, vous contractez une maladie qui vous défigure mais cela laisse entendre que s’il n’y avait pas cette maladie, ni ce deuil, ni cette faillite, vous pourriez être heureux ici-bas. L’Ecclésiaste a un point de départ contraire, non pas le mal tragique, mais le mal quotidien.

Le poète Jean-Pierre Siméon l’exprime avec une grande clarté : « [L’Ecclésiaste] ne parle pas de ceux qui, comme Job, ont connu une misère extrême ou une maladie atroce, l’emprisonnement ou la torture, qui ont vu souffrir ou disparaître les leurs. Il parle de nos vies ordinaires, qu’on pourrait dire normales ou même réussies. Il dit : “Moi, Salomon …” ; c’est-à-dire : prenons l’exemple d’un homme à qui tout a réussi. Eh bien, même cette vie, à plus forte raison la vie des hommes ordinaires, ouvre sur le non-sens. […] C’est bien, semble-t-il, la vie elle-même, la condition de l’homme, et non pas certaines vies frappées par le malheur, qui est chose vaine et mauvaise. Au-delà de Job, donc : même une vie heureuse échoue à nous satisfaire pleinement. Goût de cendres. Aussi ce vide de nos vies, nous tentons de le masquer par le divertissement, ou la drogue, ou le travail – le travail comme drogue ou divertissement. Échec. Ce que nous vivons est vide : “Tout est vanité.” »

7. C’est bien avec ce sentiment que vous pouvez arriver à Philanthropos : la réussite mondaine ne suffit pas. Et, par chance, une chance terrible, aujourd’hui, cela se voit plus que jamais. Ceux qui réussissent dans les écoles les plus prestigieuses, c’est pour avoir un poste dans un système mondialisé qui apparaît de plus en plus voué à l’effondrement. On vous propose d’être businessman de la crise, ingénieur de la chute, avocat du réchauffement, haut fonctionnaire de l’extinction. Vanité des vanités. À quoi bon ? Et vous devinez que le problème n’est pas seulement idéologique. Vous voyez que le mal, la vanité, sous la forme d’abus de toutes sortes, se trouvent même à l’intérieur de l’Église. Dans ce désarroi, vous auriez pu opter pour la révolte ou pour la compromission. Au lieu de quoi vous avez cherché un endroit de simplicité et de recueillement. Vous voulez retrouver les choses, dans leur maturation lente, revenir à la base.

C’est cette base que propose la sagesse désabusée de l’Ecclésiaste. De fait, en manifestant la vanité des plus grandes réussites, l’Ecclésiaste révèle aussi le don des plus petites choses : Il n’y a de bonheur pour l’homme que dans le manger et le boire et dans le bonheur qu’il trouve dans son travail, et je vois que cela aussi vient de la main de Dieu, car qui mangera et qui jouira, si cela ne vient de lui ? (Qo 2, 24-25). On ne peut pas faire plus modeste comme ambition mystique.

Et pour cause ! La seule voie qui nous sort de la vanité, c’est l’humilité. L’humilité change le sens du vide. Le vide de la perte devient le vide du réceptacle, et les moindres choses peuvent venir à nous comme offertes par la main de Dieu, gracieuses, imméritées ; et, sur cette base, à partir de l’humilité, à partir de l’émerveillement devant les petites choses, on peut courir pour accomplir les grandes, parce que, nourri du pain de l’espérance, on sait que Dieu qui a créé toutes choses nous donnera d’accomplir ce qui dépasse nos projections. Le « Tout est vanité » se change en « Tout est grâce ».

8. Ainsi, quand tout semble vain, quand on est désorienté, quand chaque expérience laisse un goût de cendres dans la bouche, il faut revenir à l’élémentaire, retrouver le goût là où il s’éprouve en premier, à cette table où l’on reconnaît le don de la création, où l’on bénit et rend grâce pour une laitue, où l’on demande : « Passe-moi le sel, s’il te plaît », et vous pouvez déjà devenir pour votre voisin le sel de la terre, vous souvenant que pendant quarante jours, le Christ ressuscité s’est entretenu du Royaume de Dieu en partagent des repas avec ses disciples, et qu’en grec, « partager un repas » se dit « partager le sel ». C’est le début des Actes des Apôtres. Et je fais le vœu qu’en partageant le sel à Philanthropos, ce sera le début ou la continuation de vos actes en tant qu’apôtres.

Alors Albane, Andy, Benjamin, Bertrand, Blandine, Camille, Camille (tiens, il y a tout de même deux Camille), Clothilde, Constance, Constantin, Cyprien, Eudes, Etienne, Hippolyte, Judith, Margaux, Marie, Mathilde, Philippe, Pierre, Thérèse, Thibaud, Victor, Yoanna, Zoé, vous dont les noms viennent de plus loin que vous, vous dont les noms sont inscrits dans les cieux, vous qui êtes l’humble petit reste, bienvenue !

Les collaborateurs de Philanthropos, les professeurs, moi-même et vous-mêmes, les uns à l’égard des autres, nous veillerons à ce que ce lieu vous prodigue le pain qui fortifie le cœur. Que vous y fassiez vos forces et que vous en repartiez dans dix mois avec confiance, sachant que vous n’êtes pas seul pour combattre le bon combat du Verbe incarné. Enfin, pour reprendre une expression qui veut aussi dire avouer la vérité, mettons-nous à table.

Fabrice Hadjadj.