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septembre 2019

Le mot de rentrée 2020

Mot de rentrée 2020

Le test LDG (Apocalypse et engagement)

1. Si je peux vous souhaiter la bienvenue ce matin, c’est que, une fois de plus, nous avons raté la fin de monde. Cela semblait bien parti avec le covid, ou plutôt la covid – puisque l’Académie Française a récemment changé son genre. Certes, nous avons encore des espoirs de seconde vague, et, comme vous le voyez ce matin, les étudiants qui sont passés par la Belgique, l’Espagne, ou qui, en France, ont été en contact avec un malade, se retrouvent ici derrière des baies de plexiglas, ce qui donne à cette salle de classe un air de maxi-procès de la mafia. Mais il ne faudrait pas trop tabler sur un grand rebond de la courbe en cloche.

La peste noire du 14ème siècle était beaucoup plus prometteuse, et elle n’a réussi, d’après certains historiens, qu’à servir de tremplin au capitalisme moderne, concentrant les richesses dans moins de main, et exigeant l’invention de machines, comme l’imprimerie, pour suppléer au manque de main-d’œuvre. Les grandes épidémies de variole et de typhoïde du 16ème siècle ont permis la conquête du Nouveau monde par la vieille Europe, Pissarro et Cortès ayant réussi à dominer de vastes empires avec quelques hommes et beaucoup de microbes. La grippe espagnole, que les Espagnols appellent le « soldat napolitain », a fait plus de morts que la Première Guerre Mondiale mais n’a pas empêché la Deuxième. Bref, le fléau a flagellé, comme son nom l’indique, il a parfois même cravaché, mais, une fois de plus, il n’a pas anéanti.

Pour se consoler, on peut consulter Wikipédia et y trouver une liste des prédictions de la fin du monde. À vrai dire, il y en a une pour chaque année, au gré des astéroïdes, des calculs numérologiques et des calendriers maya. Ainsi Harold Camping a prédit la fin du monde en Californie pour le 21 mai 2011. C’était sa troisième prédiction à partir d’un déchiffrage méticuleux de la Bible, la première ayant annoncé la fin du monde pour le 21 mai 1988, puis pour le 7 septembre 1994. Mais ses premiers calculs étaient manifestement faux. Cette fois était la bonne. Il a donc acheté de nombreux panneaux publicitaires sur lesquels on pouvait lire, au volant de sa Ford ou de sa Mazda, imprimé avec la même typographie qu’une annonce des soldes de printemps : « Jour du Jugement, 21 mai 2011, la Bible le garantit. » Mais Harold Camping est mort le 15 décembre 2013, beaucoup trop tard, donc. Ses adeptes ont dû se résigner à encore aller au travail le matin, recevoir leur belle-mère le dimanche et s’occuper durant la semaine de leurs adolescents en crise…

2. De fait, la fin du monde est assez difficile à organiser. Supposez que vous ayez un endroit que vos computs, vos visions ou des informations reçues des extra-terrestres, vous présentent comme un refuge d’où vous pourrez assister à la destruction totale. Cela peut être le pic de Bugarach, dans l’Aude, ou un bunker en Nouvelle-Zélande, ou la colline de Bourguillon, en Suisse, où la fondue ne cesse de rappeler le retour de toute forme à l’état liquide. Eh bien, je suis désolé de vous le dire, tous ces lieux sont encore dans le monde, ce qui veut dire qu’il y a toujours le monde, et que ce n’est pas encore sa fin.

Il en va de même avec la fin des temps. Certains proposent des dates, mais toute datation suppose que le temps se poursuit. Quand vous dites : « C’est pour le 21 mai 2011 », vous savez que le 21 est avant le 22, et que le 24 vous avez encore rendez-vous chez le dentiste. Bien sûr, il est possible qu’il n’y ait pas de 22 après le 21, mais il faudrait malgré tout être le 22 pour pouvoir constater que la fin des temps a bien eu lieu le 21.

En bref, vous l’avez compris, c’est très embêtant : fin du monde et fin des temps ne peuvent avoir lieu dans le monde et dans le temps. Ils ne peuvent avoir lieu qu’au regard d’une position absolument transcendante, qu’aucun agenda Google ni GPS ne peut situer.

3. C’est pourquoi les païens n’y croyaient pas. Pour eux, l’ordre du cosmos était perpétuel et immuable. Le monde pouvait sans doute passer par des cycles, mais la destruction était toujours suivie d’une renaissance, comme l’hiver est suivi du printemps. Ce qui nous conduit à ce constat : Pour penser la fin du monde, il faut une révélation qui vient d’au-delà du monde, il faut une sagesse qui est au-delà de la sagesse du monde (1 Co 1, 21), il faut – ce qui correspond au premier mot du dernier livre de la Bible – une Apocalypse.

Ce mot grec ne veut pas dire catastrophe, qui est un autre mot grec. Il se traduit littéralement par « dévoilement » ou « découverte ». Bien sûr, cela a très peu à voir avec un strip-tease. Dans le langage biblique, cette découverte est opérée non par l’homme ou la femme, mais par Dieu en personne, et donc à partir de cette position transcendante, qui n’est pas à proprement parler hors du monde ou avant le temps (ce serait encore une considération spatio-temporelle), mais qui est la source du monde et du temps, ce que les théologiens appellent l’Immense et l’Éternel.

Ainsi, l’Apocalypse, avant d’être une relation à la Fin, est une relation à l’Infini, ou, selon le mot de saint Paul aux Romains, une révélation du mystère gardé dans le silence durant les temps des siècles (Rm 16, 25). C’est cette révélation qui manifeste la Fin, de manière secondaire, comme le soleil éblouissant manifeste que nos petites lampes torches sont encore du côté de la nuit. Le Jugement de Dieu marque la finitude de nos jugements humains, et nous invite dès lors à l’humilité de ne pas juger à la hâte, et d’accueillir même notre tante Agathe comme une grâce ou comme un sursis.

4. Peut-être que certains d’entre vous ne comprennent rien à ce que je viens de dire. Je les rassure : moi non plus. Nous avons d’ailleurs toute une année académique pour entrer un peu plus dans l’incompréhensible.

Ce que je voudrais faire ici, c’est vous soumettre à un test, le test LDG. Rassurez-vous encore, nous n’allons pas faire de vous les cobayes d’une expérience. Ce test est au contraire la seule manière de ne pas être un cobaye, et d’entrer dans une vraie liberté.

Du reste, on vous l’a déjà fait faire, ce test, et, non, il ne se résume pas à vous insérer une canule dans la narine gauche afin de procéder à un frottis nasopharyngé. Notre test se fait par l’oreille, avec la parole. Et, presque chaque année, on rencontre un prêtre en mal d’inspiration tout disposé à nous l’infliger dans son homélie dominicale. Rien n’est plus banal, donc. Et, pour cette raison même, rien n’est plus occulté sous la routine.

Le test LDG renvoie à une célèbre anecdote concernant saint Louis de Gonzague. Cette anecdote est parfois rapportée à saint Dominique Savio, mais je préfère l’abréviation LDG à l’abréviation DS, qui me renvoie à de mauvais souvenirs scolaires. Pour votre instruction littéraire, je vous la raconte, cette anecdote, dans la version que Charles Péguy en donne le 31 décembre 1905, alors qu’il souhaite, non pas la bienvenue, mais, ce qui est à peu près la même chose, la bonne année aux abonnés de ses Cahiers de la Quinzaine.

« Louis de Gonzague, on conte que saint Louis de Gonzague étant novice, pendant une récréation ses camarades, ou ses compagnons – je ne sais pas comme il faut dire –, s’amusèrent – mettons pour me plaire qu’ils jouaient à la balle au chasseur –, s’amusèrent tout à coup à se poser cette question, qui doit faire le fond d’une plaisanterie traditionnelle de séminaire. Ils posèrent donc tout à coup cette question, qui fait, si l’on veut, un jeu de société, mais qui est, quand même on ne le voudrait pas, une interrogation formidable. Ils se dirent, entre eux, tout à coup, ils se demandèrent mutuellement : « Si nous apprenions tout d’un coup, en ce moment même, que le Jugement dernier aura lieu dans vingt-cinq minutes, il est onze heures dix-sept, l’horloge est là, qu’est-ce que vous feriez ? » Ils ne parlaient peut-être pas aussi bref, et sans doute parlaient-ils un peu plus comme des moines et comme des catholiques, mais enfin, le sens était le même. Alors les uns imaginaient des exercices, les uns imaginaient des prières, les uns imaginaient des macérations, tous couraient au tribunal de la pénitence, les uns se recommandaient à Notre-Dame, et les uns en outre se recommandaient à leur saint Patron. Louis de Gonzague dit : “Je continuerais à jouer à la balle au chasseur.” »

5. Charles Péguy précise aussitôt qu’on ne doit pas demander si cette histoire est authentique, et que si un catholique, avec un ton sentencieux d’universitaire, rappelle qu’elle est attribuée à plusieurs autres saints, il faut prendre un gros bâton et le battre. Parce que l’enjeu ici n’est pas de fournir une référence dans la vie d’un autre, mais d’entendre un appel pour notre propre vie.

Et c’est pourquoi Péguy rapporte cette histoire, pour confirmer une action qu’il vient de poser, une action qui à première vue paraît discutable. En effet, il vient de publier de la poésie, de la simple poésie, alors qu’une grande guerre est imminente, et que milles choses autrement plus sérieuses sont là pour nous convoquer. Peut-on s’arrêter à lire de la poésie à l’heure de la mobilisation générale ? Aujourd’hui, on dirait : Peut-on s’arrêter à étudier la métaphysique alors les gens meurent du coronavirus et que nous allons au devant d’une crise pire que celle de la Grande Dépression ? Hier, on aurait dit en reprenant une fameuse question du philosophe Theodor Adorno : « Comment peut-on écrire un poème après Auschwitz ? »

Charles Péguy a l’audace d’affirmer que l’on peut en écrire, des poèmes, avant, après et même pendant. Qu’on peut même essayer de jouer à la balle à Auschwitz, et qu’une partie de foot devant la chambre à gaz eût été un témoignage de vie et de simplicité qui aurait sans doute beaucoup déconcerté les nazis, et rejoint les plus hauts exploits de résistance.

D’ailleurs Péguy ne se réfère pas seulement à Louis de Gonzague et à la balle au chasseur. Il se réfère aussi à René Descartes, et aux premières lignes de la seconde partie du Discours de la méthode : « J’étais alors en Allemagne, où l’occasion des guerres qui n’y sont pas encore finies m’avait appelé ; et comme je retournais du couronnement de l’empereur vers l’armée, le commencement de l’hiver m’arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertît, et n’ayant d’ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j’avais tout le loisir de m’entretenir de mes pensées. »

Descartes se présente ici comme soldat qui s’est déjà battu et qui est encore prêt à sa battre, mais qui, parce qu’il est aussi un homme, s’arrête pour faire un pas de côté et réfléchir – comme vous. Le « Je pense donc je suis » se joue donc au cœur d’un « J’ai agi et je vais agir dans la guerre » – une retraite entre deux campements. Dans la situation la plus extrême, celle qui prétend absorber toutes nos ressources, celle où les sirènes ne cessent de crier « Sauve-qui-peut ! » ou « Tous aux armes ! » l’homme doit rester humain, opposer à la mobilisation générale son immobilité singulière, continuer, autant que possible, à accomplir les actes propres à l’humain, non pas ceux de la survie, mais ceux du jeu, de la poésie, de la pensée, de l’amour, car c’est pour ces inutilités que l’on a l’honneur de se battre.

6. Bien sûr, un disciple de LDG n’est pas comme un supporter du PSG. S’il continue à jouer au ballon, ce n’est pas pour se divertir, parce qu’il ignore l’Apocalypse ou le Jugement de Dieu. Au contraire, il les a déjà regardés bien en face, et il s’y est préparé.

Il a déjà le cœur prêt (Ps 56, 8), et c’est pourquoi il continue de jouer à la balle, avec la lucidité que ce ballon lui est donné comme une grâce, et avec courage – « ce courage, dit Péguy, qui ne consiste ni à ignorer ni à mépriser – mépriser, c’est-à-dire ne pas tenir compte du prix, mal estimer le prix – mais à savoir très exactement, et très exactement à n’avoir pas peur et à continuer très exactement ». Tout est dans ce courage qui consiste à continuer très exactement à être humain alors même que l’on sait très exactement que l’époque est au virus, au cyborg et à la bête, au trans, au post ou au pré-humain. Et c’est ce courage qui doit être le vôtre en venant ici.

Pour le dire autrement, la fin du monde n’est pas la fin, mais le début de l’engagement chrétien et humain. Elle est, non pas ce qui interdit la bienvenue, mais la bienvenue la plus forte, parce qu’elle est la venue du bien en personne, là même où tout va au plus mal. L’apocalypse est le point de départ de l’apostolat, et d’un apostolat qui n’est pas d’évasion, mais d’incarnation, où le saint peut jouer à la balle, ouvrir un livre, fabriquer un meuble, avoir des enfants, partager le pain et le vin, même sur le rebord de l’abîme.

Le test LDG se trouve déjà dans la bouche d’un maître juif du premier siècle, rabbi Yohanan Ben Zakkaï, qui le formule comme un conseil : « Si le messie frappe à ta porte pendant que tu es en train de planter un arbre, ne t’interromps pas, continue ton travail. Le messie attendra. »

Que ce conseil soit excellent, la preuve en est donnée à la même époque par l’Évangile. Avec l’Évangile, le messie a frappé à la porte, il est même entré, il est là, et que fait-il ? Il attend. Ce n’est pas nous qui attendons le messie, c’est lui qui nous attend. Il attend que le planteur d’arbre ait fini son travail et que l’arbre ait fini de pousser et que le scieur de long l’ait débité en madriers, puisque le Messie s’est fait charpentier. Comprenez bien : le Verbe de Dieu est sur la terre, et, au lieu de faire de grands miracles et de grands enseignements, durant trente années, il fait de la charpente, il travaille comme tout le monde, ce qui invite tout le monde à continuer de planter des arbres et de jouer à la balle, alors qu’il est déjà là, mais à le faire avec un cœur nouveau et un esprit nouveau (Ez 36, 26).

7. Il y a cependant un double petit souci, pour le dire avec une litote. D’une part, à la différence de Louis de Gonzague, nous ne sommes pas dans un séminaire et nous ne sommes guère des saints ; d’autre part, nul ne peut plus échapper à ce test, mais à ce test sous la forme très matérielle d’une crise sans jugement, d’une « apocalypse sans royaume », d’une catastrophe sans révélation.

[Le temps n’est plus à l’idéologie du progrès. De nos jours se multiplient les collapsologues. Ils nous annoncent que tout, probablement, très bientôt, va s’effondrer, tout sauf leur discours, bien entendu. La collapsologie est un discours qui triomphe au milieu du désastre. Sa fin du monde est faible. Elle reste encore progressiste, mais de manière honteuse. Elle croit en un monde meilleur après une purge démographique énorme. Ce qui travaille aujourd’hui les consciences va bien plus loin. C’est l’idée d’une fin du monde forte, d’une destruction si totale que pour ne pas y songer nous nous jetons soit dans le fantasme du retour à la nature soit dans le virtuel de l’intelligence artificiel soit dans l’hypnose du fondamentalisme religieux.

L’un des seuls livres sans compromission sur ce sujet a été écrit par le psychanalyste Pierre-Henri Castel. Il s’intitule Le Mal qui vient, essai hâtif sur la fin des temps, et a été publié en 2018 aux éditions du Cerf, maison catholique et même encore un peu dominicaine. Cet auteur, plutôt athée, tente d’aller jusqu’au bout du bout. Il qualifie votre génération d’« avant-dernière génération ». Et il affirme que, dans l’imminence concrète de la fin, nous n’irons pas nous recommander à Notre-Dame, ni à Greta Thunberg, ni même à Elon Musk, mais que nous entrerons dans une période de mal extrême et sans précédent.

« Nous serons d’abord les témoins, puis, bon gré mal gré, inexorablement, ou les victimes, ou les agents, d’un déchaînement sauvage d’égoïsme, de méchanceté, et d’avilissement de la raison aux intérêts cyniquement technique et froid de la survie (temporaire) de ceux qui en auront encore quelques moyens au détriment de ceux qu’on en aura dépouillés. Affamés, terrifiés, l’âme brisée par les injustices que ne manqueront pas d’accumuler les institutions politiques dysfonctionnelles nées de la pénurie et de l’insécurité, les hommes de la fin des temps reculeront de moins en moins devant le crime de masse comme moyen pour confisquer les derniers systèmes vitaux disponibles. » Et il précise encore plus durement : « Dans cet esprit, la signification de l’amour, des rapports sexuels, de la procréation, mais plus généralement de toutes les choses que nous projetons au-delà de nos vies particulières dans la vie des générations à venir, œuvres d’art, messages de sagesse, vastes projets collectifs, tout cela, semble-t-il, sera nié à la racine. La vie sexuelle se réduirait à une convulsion pornographie, et accoucher ne serait rien d’autre que jeter une ultime pelletée de chair humaine dans la fournaise des derniers désespoirs. »

Ainsi la fin du monde entrevue ne conduit pas nécessairement à la vitalité de Louis de Gonzague. Elle fait pousser l’ivraie avec le bon grain. Elle peut donc pousser à vouloir tirer son épingle du jeu, à faire passer la conservation de la vie avant le don de la vie, et à ne plus rien transmettre, puisqu’on n’est pas sûr qu’il y aura une postérité.]

8. À quoi m’engager dans le monde à la fin du monde ? Ou plus simplement : Que faire, à la fin, alors que les grands utopies politiques sont mortes ? C’est là ce que demande le test LDG auquel nous sommes à présent tous soumis sans exception.

Aussi les uns vont-ils s’évader dans le spiritualisme : plus de balle, plus de poème, seulement de la prière à genoux. Les autres vont s’enfoncer dans le nihilisme : plus de balle, plus de poème, mais des petits jardins d’Eden technologiques, entourés de barbelés et de miradors, tirant à vue sur tous les pauvres qui voudraient entrer. D’autres encore, sous couvert d’écologie, régresseront vers le paganisme : plus de balle, plus de poème, mais un compost pour se réinsérer dans le giron de mère-nature, comme si la nature avait eu la moindre compassion pour le diplodocus, et que l’homme ne fût pas aussi un être de culture et d’histoire.

À quoi donc m’engager ? C’est la notion même d’engagement dans le monde qu’il faut ici critiquer. La rhétorique de l’engagement est assez courante, y compris dans les milieux catholiques. Son mot d’ordre est de « s’engager entièrement », de « s’engager à fond », de « s’engager sans réserve », de trouver « une profession qui soit aussi une vocation », d’être « pleinement à sa place », de vivre « en cohérence avec soi-même », de « vivre pleinement l’instant présent » et autres niaiseries à la mode…

On se demande comment le chrétien peut être aussi aisément la proie de cette rhétorique. En principe, il sait rechercher les réalités d’en haut (Col 3, 1), or celui qui regarde les choses d’en-haut ne peut pas avoir toujours le nez dans le guidon. Non qu’il soit en apesanteur, mais il a les pieds sur terre, même quand le sol se dérobe. En s’ouvrant à la révélation, il est dans le monde, mais en tant qu’envoyé, à partir de ce qui n’est pas du monde. Dès lors, il vit toujours avec un certain décalage, un certain recul, un certain « désengluement », dirait Sartre, une distance contemplative et ce que j’appellerai même une ironie pratique. C’est ce recul qui l’empêche aussi bien de sombrer que de fuir. Il entend avec un flegme divin les « Tous aux armes » et les « Sauve-qui-Peut », parce qu’il entend d’abord le Écoute, Israël. À partir de là, ne cédant ni au confort ni à la panique, il peut ouvrir des chemins dans la mer, libérer des ruisseaux dans le désert, lever une aube dans les ténèbres, donner de la saveur à l’insipide, bref, être ce que vous êtes, sel de la terre et lumière du monde (Mt 5, 13-14).

Avant l’engagement et le désengagement, il y a le dégagement. Puisque vous avez osé venir à Philanthropos, et que Louis de Gonzague joue avec un ballon, il convient de parler de dégagement. Le dégagement est ce que produit l’apocalypse comme révélation : il nous fait voir le monde à partir de ce qui n’est pas du monde, et il nous permet, grâce à cet écart, de prendre soin du monde, de le sauver même, c’est-à-dire de ne pas nous y perdre.

C’est parce que Noé n’est pas un animal comme les autres qu’il peut construire une arche pour sauver les autres animaux purs et impurs. L’idée même de sauver la terre suppose un écart pour ainsi dire céleste, comme celui de l’hélicoptère chargé du sauvetage en mer. Cet écart n’est pas éloignement ni simple mesure sanitaire, mais distance de respect et de service, qui reconnaît l’autre en tant qu’autre, et lui ménage l’espace où la vérité le rend libre.

9. Je voudrais pour finir commenter un passage difficile de la première lettre de saint Paul aux Corinthiens, qui parle de ce décalage ou de cette ironie qui est la sincérité du chrétien dans la lumière de l’Apocalypse. Dans ce passage, Paul répond à la question qu’on lui pose de savoir si, à la fin des temps, il convient encore de se marier et d’avoir des enfants – c’est-à-dire de jouer à la balle, ou à courir à quatre pattes en imitant le loup, conséquence inévitable de toute paternité charnelle. Or, la réponse de l’apôtre est que, s’il peut être meilleur d’entrer dans le célibat pour le royaume, afin d’être dans son corps un témoin de l’espérance et des noces de Dieu avec l’humanité, il n’en demeure pas moins bon d’entrer le mariage et tout ce qui s’ensuit. Mais cette chose que fait tout le monde, pour un motif naturel, et même animal, le chrétien l’accomplit désormais pour un motif surnaturel, c’est-à-dire qui demeure alors même que le monde s’effondrerait.

L’apôtre a cette parole qui correspond assez exactement à l’attitude de Louis de Gonzague : Que chacun, frères, demeure devant Dieu dans l’état où il était lorsqu’il a été appelé (1 Co 7, 24). Rien ne change, donc, l’appel semble vous laisser entièrement dans le même état – vous continuez à faire ce que font tous les hommes, manger, se marier, avoir des enfants, construire un toit, chanter des chansons. Mais la motivation profonde de tout cela est radicalement différente. Elle n’est plus une motivation seulement mondaine. Elle vient de la source de toutes choses, et elle est donc capable de rafraîchir toutes choses, même à l’heure où tout semble se faner : Voici ce que je dis, frères, le temps est court ; que désormais ceux qui ont des femmes soient comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s’ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s’ils ne possédaient pas, et ceux qui usent du monde comme s’ils n’en usaient pas, car la figure de ce monde passe (1 Co 7, 29-31).

C’est étonnant, cela, que la vérité chrétienne consiste en un comme si. Faire comme si, n’est-ce pas être hypocrite ? N’est-ce pas manquer d’ « investissement personnel » ? Si quelqu’un me demande : « Ça va, ça n’est pas trop dur avec ta femme et vos neuf enfants ? », je lui réponds : « Oh ! vous savez, c’est comme si je n’en avais pas… »

— Non, ma chérie (je réponds à l’objection de ma femme), si tu as bien suivi, cette réponse ne signifie pas mon désengagement. Saint Paul ne parle pas de « faire comme si », ni de « ne pas faire comme si », mais de « comme si ne pas faire », c’est-à-dire de faire, même si ça ne se fait plus, et en songeant que ce que l’on fait puise sa justification au-delà de nos motifs seulement terrestres, comme un maçon qui adopterait le point de vue du constructeur de la cathédrale, et même de l’archevêque qui a passé commande.

Le comme si de saint Paul est tout le contraire d’un faire semblant, puisqu’il s’agit de la seule manière d’être marié pour de bon, et de pleurer, et de se réjouir, et d’user du monde vraiment, avec élégance, sans rapacité. Cela n’est pas sans rappeler l’humour du gentleman, qui, même si c’est la fin des temps, n’oublie pas l’heure du thé. Cela n’est pas sans rappeler non plus la politesse du gentilhomme, celle d’un d’Artagnan, qui garde sa bonhomie et sa bienveillance même en plein duel. — Ce qui veut dire que le catholique qui s’engage en politique aura toujours assez de dégagement pour avoir une certaine autodérision, ne pas se jeter tête baissée dans l’idéologie ou l’esprit de parti, et chercher toujours le bien plutôt que la réussite, le prochain plutôt que le complice.

Saint Thomas d’Aquin offre une clé pour mieux approcher le sens du comme si de saint Paul. La fin des temps est ce temps où « le peuple de Dieu doit être non pas tant propagé par la génération selon la chair que rassemblé par la régénération selon l’Esprit ». Cela ne signifie pas, cependant, que la génération selon la chair doit être abandonnée, mais que les « œuvres de la chair » ne se justifient plus par en bas, mais par en haut, comme un « service de Dieu », et que de plus en plus, les choses les plus humaines ne pourront plus se faire pour des raisons divines.

10. C’est ce que nous voyons aujourd’hui. Parce que la fin du monde tourmente les consciences, parce que le test LDG, dans sa forme la plus matérielle, s’impose à tous les hommes, ce n’est pas seulement qu’on ne croit plus en Dieu, mais on ne croit plus aux sexes, on ne croit plus à l’ordre de la nature, on ne croit plus à la tradition de la culture, on met à niveau l’homme et la bête et la machine, on ne peut même plus dire que le feu brûle et que l’eau mouille et que le noir n’est pas blanc, sans être taxé de fasciste ou d’essentialiste. Cela peut se comprendre. Si tout est foutu, si le monde s’effondre, pourquoi se fier encore même au sol sous nos pieds, pourquoi, dans le compte à rebours, ne pas lâcher la bride à tous nos caprices ?

Pourquoi encore planter un arbre dont nul ne cueillera les fruits ? Pourquoi encore faire des enfants quand brûlent les fournaises du désespoir ? Pourquoi encore jouer à la balle, écrire des poèmes, et ne pas manquer l’heure du thé, si c’est la fin des temps ? Pour rien. Pour un motif qui n’est pas temporel, mais éternel. Parce que l’homme (Adam) est là pour cultiver la terre (adamah). Parce que nous sommes à l’image de Dieu, qui agit par amour, par création, par droiture sans retour.

En ce temps de pandémie, chers nouveaux étudiants de la promotion XVII, vous venez à Philanthropos pour passer le test LDG, et donc pour continuer à faire ce que les hommes ont fait, penser et prier avec sa tête et son cœur, travailler avec ses mains, enfanter avec son sexe – ça, pas tout de suite, tout de même, pour ce qui vous concerne – mais à faire toutes ces choses ordinaires comme une mission et un miracle…

Enfin, je dois rappeler que Louis de Gonzague n’a pas passé toute sa vie à jouer à la balle. Étudiant jésuite, il réside à Rome alors que la ville sainte est ravagée par une épidémie de peste. Il se met alors au service des malades, et, un jour, portant sur ses épaules un pestiféré jusqu’à l’hôpital, il en est contaminé et meurt à vingt-trois ans, ce qui est l’âge moyen de votre promotion. Aujourd’hui, donc, Louis de Gonzague vous passe la balle.

Fabrice Hadjadj, 31.08.2020