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septembre 2021

Le mot de la rentrée 2021: “Commerce essentiel”

1. Ce qui est la première fois pour vous est pour moi la dixième. C’est la dixième fois que je me livre ici à l’exercice du mot de rentrée, la neuvième que je dois renouveler ma manière de souhaiter la bienvenue, et, comme à mesure que l’on vieillit nos possibilités de renouvellement s’amenuisent, la première où je suis sérieusement tenté de ne pas faire ce discours ou de reprendre celui de l’année dernière. En outre, parce qu’on ne peut s’empêcher de comparer, parce qu’on ne peut pas ne pas se rappeler ses anciennes performances, on se met en concurrence avec soi-même : j’en veux beaucoup à Fabrice Hadjadj d’avoir été aussi bon l’année dernière avec son mot de rentrée sur la fin du monde ; c’est à cause de lui que je me sens nul aujourd’hui.

Aussi, pour me faciliter les choses, j’ai décidé, non pas de me renouveler moi-même, mais de vous présenter un nouvel institut. J’ai estimé que désormais, aussi bien pour ma commodité personnelle que pour des raisons bien compréhensibles de communication et de marketing, on pouvait considérer Philanthropos comme une école de commerce. Et je lance aujourd’hui ce nouvel acronyme : PIBSPhilanthropos International Business School, où l’on reconnaîtra dans le bon ordre les trois lettres P, I, B, qui désignent ensemble l’indicateur majeur de la richesse nationale. J’espère par là attirer les financements de nombreuses entreprises privés, et appâter et même épater un grand nombre de jeunes gens qui cherche à s’affairer sans rien faire, pour reprendre une belle expression de saint Paul dans sa seconde lettre aux Thessaloniciens (3, 11).

J’ai immédiatement regardé sur le site makebullshit.com les formations que nous pourrions vous proposer. J’ai cliqué sur l’onglet du Job Title Bullshit Generator. Ainsi je puis vous accueillir ce matin en prononçant des paroles vraiment innovantes : « Bienvenue à PIBS, ici, vous apprendrez les métiers de demain, vous serez DDM : Dynamic Digital Manager, FOP : Forward Optimization Planner, PPD : Product Paradigm Director ou encore CDA : Customer Data Analyst… Pour ma part, j’appuierai sur tous vos leviers capacitaires afin que vous entriez dans un leadership authentique qui ouvre à un intrapreuneuriat libéré, disruptif et inclusif, dans lequel, bien sûr, la personne est au centre… »

2. Bon, j’ai réussi à me renouveler, mais je constate que je m’égare un peu. Comment pourrais-je vous attirer avec le néo-vocabulaire que beaucoup d’entre vous cherchent à fuir en venant ici ? Sans doute que Philanthropos n’est pas une Business School, au sens d’un lieu qui vous apprend à être busy, c’est-à-dire occupé, et suffisamment occupé pour ne plus avoir à vous poser la question : Pourquoi suis-je venu au monde ? Je soutiens cependant que l’on peut très sérieusement considérer notre institut comme une école de commerce. Non pas une haute école de commerce, mais une école de commerce haut, le Commercial Heights Institute Philanthropos – Bienvenue à CHIP… non, Chip, ça ne colle pas bien avec l’idée de hauteur.

Je persiste toutefois à penser que nous sommes une école – disons – de commerce essentiel. Certes, durant les divers confinements, il y eut débat sur ce qui était vraiment essentiel. Le gouvernement faisait de la philosophie comme Monsieur Jourdain de la prose, sans le savoir. L’essentiel a d’abord été conçu comme l’essence sans plomb 98 – ce qui permet de fonctionner, et moins encore, ce qui permet de subsister pour regarder les statistiques de l’épidémie. En ce sens, si Philanthropos est un institut de commerce essentiel, il vous permet de faire le commerce des nouilles, des sardines, des pilules et des suppositoires, mais pas des bougies ni des cours en présence à l’université. J’oubliais qu’il vous permet aussi, depuis le deuxième confinement, de faire le commerce des livres.

En France, en effet, le 13 novembre 2020, le Conseil d’État a émis cette décision : « Compte tenu notamment du rôle joué par les librairies dans la communication des idées et des opinions et de l’importance de la littérature pour la population, ces biens [les livres], s’ils ne peuvent être regardés comme des biens de première nécessité au même titre que les produits alimentaires ou les produits indispensables au maintien de l’activité économique elle-même, présentent un caractère essentiel qu’il convient de prendre en considération de manière particulière dans le cadre des mesures de confinement et de déconfinement liées à la crise sanitaire. » Ce texte est très intéressant : il affirme que l’essentiel se réduit pas aux biens de première nécessité – c’est-à-dire au pain ou aux médicaments. L’essentiel n’est pas seulement dans les moyens de la survie, il est aussi dans les moyens de la vie bonne.

3. Les juges du Conseil d’État retrouvaient ainsi la sagesse subtilement distillée dans le chant de Gloria. Je ne fais pas référence ici au Gloria de la messe, il ne faut pas trop en demander au Conseil d’État, et puis il ne faut pas aller trop vite en besogne. Non, la subtile sagesse dont je parle se trouve dans le chant de Gloria… Gaynor : I will survive. Je vous rappelle ses paroles pleines de profondeur : « Do you think I’d crumble ? (ce qui peut se traduire par : “Croyais-tu que notre rupture allait me réduire à l’état d’un crumble ?) Oh no, not I, / I will survive, / Oh, as long as I know how to love / I know I’ll stay alive / I’ve got my life to live / I’ve got my love to give / I will survive / I will survive, yeah – hey !»

Tout est contenu dans ce yeah final qui correspond à un puissant consentement à exister (Zustimmung zur Sein), ce que Nietzsche, dans son Zarathoustra, appelle « le oui immense et illimité », le « dire Amen » au monde, même si la situation est dramatique et paraît sans issue. Mais la sagesse du chant de Gloria est de nommer la racine de ce oui qui fait survivre pour vivre, et non vivre pour survivre. Je cite : « Je survivrai, oh, aussi longtemps que je saurais comment aimer… J’ai ma vive à vivre, j’ai mon amour à donner, voilà pourquoi je survivrai, yeah ! »

Vivre, c’est aimer, c’est donner son amour, et se donner soi-même. Le parolier d’I will survive connaissait-il Thérèse de Lisieux ? Je ne sais pas, mais la petite voie passe à travers le grand tube. Elle nous rappelle à cette évidence : Nous ne sommes pas sortis d’Égypte pour redevenir des esclaves bâtissant des pyramides de Maslow. Vous avez sans doute déjà entendu parler de la fameuse pyramide de Maslow, qui est le contraire de la pyramide de Chéops, et qui n’est pas moins opprimante dans sa construction. Abraham Maslow a proposé une représentation pyramidale de la hiérarchie des besoins humains : à la base, les besoins physiologiques ; au premier étage, les besoins de sécurité ; au deuxième, les besoins d’appartenance et d’amour ; les besoins d’estime ou de reconnaissance au quatrième ; et, enfin, à la fine pointe, le besoin d’accomplissement de soi. Le problème, c’est que l’homme pose ses actions en considérant la fin, et que la pointe se retrouve généralement à la base.

Prenez justement Chéops : tout ce qu’il ordonne est pour se construire un splendide tombeau où placer sa momie, son besoin primaire est de s’accomplir dans l’au-delà. C’est un peu extrême, sans doute : vivre pour le tombeau… Et puis la méthode employée faisait mourir prématurément beaucoup d’autres personnes. Il n’en demeure pas moins que certains s’arrêtent de manger parce qu’ils ne sont pas aimés, ou parce qu’ils ne parviennent plus à donner leur amour. Comme le dit Jésus à Marthe sœur de Marie : Une seule chose est nécessaire (Lc  10, 42). La première nécessité proprement humaine n’est pas dans le sommeil ni la fondue moitié-moitié. Elle est dans l’écoute amoureuse du Verbe fait chair, et c’est pour cela, pour pouvoir écouter le Verbe, que l’on va soucier du manger et du boire, jusqu’à mettre dans le manger et le boire le Verbe en personne.

 4. À ce stade s’élève tout de suite une objection : — L’amour est essentiel, soit ! même si ce mot est usé jusqu’à la corde par les grands tubes américains, mais peut-il faire l’objet d’un commerce ? Que va penser votre Comité de Direction si vous affirmez aujourd’hui que Philanthropos est l’ICA, l’Institut du Commerce Amoureux ? Le commerce amoureux n’est-ce pas la prostitution ? Hérodote raconte d’ailleurs que Chéops dut prostituer sa propre fille pour parer aux dépenses exorbitantes qu’occasionnait l’édification de ses grands monuments…

Je reconnais que le commerce amoureux est quelque chose de grave. Plutôt que de la prostitution de sa fille par Chéops, il serait plus à propos de rapporter ce passage où Hérodote évoque le marché au mariage des Babyloniens : « Dans chaque bourgade, ceux qui avaient des filles en âge de se marier les amenaient tous les ans dans un endroit où s’assemblaient autour d’elles une grande quantité d’hommes. Un crieur public les faisait se lever, et il les vendait toutes, l’une après l’autre, en commençant par la plus belle. Après en avoir tiré une somme considérable, il criait celles qui étaient belles encore, mais moins que la précédente ; bien sûr, il ne les vendait qu’à condition que les acheteurs les épouseraient. Tous les riches Babyloniens qui étaient en âge de se marier, enchérissant les uns sur les autres, achetaient les jeunes beautés. Quant aux jeunes gens du peuple, comme ils avaient moins besoin d’épouser de belles personnes que d’avoir une femme qui leur apportât une dot, ils prenaient les plus laides, en recevant l’argent qui avait été gagné par la vente des belles. »

Hérodote trouve que cette coutume est « sage », et par là que ce commerce est essentiel. Il précise même que les Vénètes, futurs fondateurs de Venise, la pratiquent aussi. À son époque, il convenait que toutes les jeunes femmes fussent mariées, et il jugeait que c’était là une bonne méthode pour y parvenir, compensant la laideur par l’argent. De fait, ce serait une grande injustice si les mêmes étaient à la fois riches et beaux. On pourrait même suggérer, avec Alexandre Vialatte, qu’il est normal que les mauvais écrivains rencontrent le succès, que les bons écrivains soient méconnus, car les bons écrivains ont déjà pour eux l’excellence de leur ouvrage, alors que les mauvais n’ont que le succès.

Quoi qu’il en soit, sans craindre de déroger à l’autorité d’Hérodote, et sans renier la valeur essentielle du mariage, rassurez-vous mesdemoiselles et messieurs, je ne songe pas à transformer Philanthropos en antique marché babylonien ou vénétien. Je tiens néanmoins fermement à l’idée que Philanthropos est une école de commerce, au sens le plus strict du terme, et même d’un commerce amoureux. Mais qu’est-ce que le commerce ? Voilà la question.

 5. Nous avons l’habitude de réduire le commerce au commerce marchand. Le Code de commerce français définit celui-ci comme l’activité économique d’achat et de revente de biens et de services, en particulier l’achat dans le but de revendre avec un bénéfice. Sous ce rapport, en parlant de Philanthropos comme d’une école de commerce, je m’expose au reproche de Jésus chassant les marchands du Temple : Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic (Jn 2, 16).

Mais il ne faudrait pas trop vite condamner les marchands et la marchandisation des choses. Jésus lui-même déclare que le royaume des cieux ressemble à un marchand qui recherche des perles fines (Mt 13, 45). — Le problème de notre époque, ce n’est pas le règne du marché, c’est que le marché n’est plus un marché, c’est-à-dire n’est plus un lieu où les gens se parlent et concluent un marché en se serrant la main.

Commercium signifie « échange ». Et les hommes, en échangeant des choses, échangent d’abord des paroles. Pour fixer au plus près le juste prix d’une transaction, ils doivent même échanger des histoires, leurs propres histoires, pour expliquer leurs besoins mutuels, ce qu’ils peuvent mettre, et ce sur quoi ils peuvent céder. Le marchandage est un échange de paroles qui permet l’ajustement de deux vies autour de l’acquisition d’un bien. Et vous le voyez tout de suite : les supermarchés n’ont rien de super, ce sont des sous-marchés, on peut encore parler avec la caissière, avant qu’elle ne soit entièrement remplacée par le self-scanning, mais on ne peut parler à un marchand, on ne peut lui dire : « Mon enfant est maigre, et ma paye est en retard, faites-moi s’il vous plaît votre ragoût de bœuf à 12 francs le kilo au lieu de 18, 60… »

En tant qu’il est un échange de paroles, le marché risque toujours de tourner au marché de dupes, que ce soit par tromperie sur la marchandise ou par mensonge sur ses moyens. Mais le marché est premièrement une rencontre, une conversation, et un marché de miséricorde, où l’on doit s’adapter à la richesse et à la misère de chacun.

6. Ainsi Philanthropos est-il vraiment un Institut d’Échanges de Paroles, un IEP – à prononcer Yep!, comme le Yeah de Gloria Gaynor, ou le Ja Nietzsche, afin de ne pas confondre avec les Institut d’Études Politiques, qui se prononce I.E.P. Et donc, puisque l’homme se spécifie essentiellement par la parole, Philanthropos est une École de Commerce Essentiel, une E.C. E. – pour laquelle mon équipe de communication ne manquera pas de me proposer immédiatement ce slogan : « E. C. E., parce que nous c’est nous… »

Le hasard a voulu que nous commencions ce dimanche, hier, avec l’Évangile selon saint Marc (7, 32-36), et la guérison du sourd-muet : sans masque, et même en lui touchant la langue avec sa propre salive, Jésus guérit le sourd qui avait de la difficulté à parler : Aussitôt ses oreilles s’ouvrirent et sa langue se délia. Le miraculé retrouve la parole droite (orthos), mais aussitôt Jésus lui recommande, à lui comme à tous les assistants, de n’en parler à personne. Il est tout de même assez drôle notre messie : il nous rend la vue et nous demande de fermer les yeux, il nous relève de la paralysie et nous devons tomber à genoux,  il délie notre langue, et nous sommes forcément tenté de crier partout « Jésus ! Jésus ! », mais non, il nous ordonne de nous taire. Comment arriverions-nous à nous retenir, avec cette langue qui frétille toute fraîche et qui sait maintenant articuler sans peine des mots comme « prestidigitateur » ou « acide acétylsalycilique » ?  Nous parlons donc de Jésus tout autour de nous, et, ce faisant, nous lui désobéissons…

Tout n’est donc pas si évident qu’on pourrait le croire. L’annonce de la Bonne Nouvelle n’est pas un bavardage ni une effervescence sentimentale. La parole droite n’est pas celle qui parle à tort et à travers. Elle est en charge de ce qui la dépasse : elle porte le silence de l’écoute.

J’espère donc que vous apprendrez ici à prendre la parole, à la donner, à la tenir, mais avant tout à l’écouter et à la garder, puisque toute parole droite commence par l’ouverture des oreilles, par cette « hospitalité du silence » qui donne de recueillir le réel dans sa diversité et sa complexité, et même, ce qu’il y a de plus difficile, dans sa simplicité.

Le commerce de paroles n’est pas d’abord un négoce utilitaire. Parler, c’est rassembler le monde et l’offrir à autrui. Parler, c’est dire ces choses complètement folles et mystiques comme « Bonjour » et « S’il te plaît » – comme s’il était certain qu’allait advenir un jour absolument bon, comme si de se livrer au bon plaisir de l’autre – alors qu’on lui demande seulement de nous passer le sel – pouvait être le couronnement de notre liberté.

7. Écoute, accueil, offrande, espérance et sacrifice… Ce dernier point était déjà contenu dans la notion de base du commerce essentiel lors du premier confinement, aussi étrange que cela puisse paraître.

Essentiel voulait en effet dire que l’on peut, que l’on doit même y risquer la contamination. Le rayon surgelé du supermarché valait vraiment la peine. Vous pouviez mourir pour le poisson pané. À partir de novembre, vous pouviez aussi exposer votre vie et celle des autres (les populations fragiles) en allant par exemple acheter l’autobiographie de Michelle Obama. Mais il était interdit de prendre le moindre risque pour une pièce de théâtre, un repas de noces ou même, comme lors du premier confinement, pour une messe. Le corps du Christ n’était pas à la hauteur du poisson pané.

L’essentiel concerne toujours quelque chose dans lequel la vie est en jeu : il y a menace, mais on y va quand même. Et vous êtes quand même venu à Philanthropos, et vous n’imaginez pas – nous n’imaginons pas encore tout ce qui nous attend cette année. Vous avez accepté de faire un détour, de suspendre un cursus, de différer un engagement professionnel ou même de quitter un travail qui ne vous déplaisait pas. S’agit-il d’une évasion ou d’un déraillement ? Il faut que ce soit essentiel, il faut que ce soit comme Moïse qui laisse le troupeau pour s’approcher du buisson ardent : Je veux me détourner pour voir quelle est cette grande vision, et pourquoi le buisson ne se consume point (Ex 3, 3).

Par ces paroles, bien entendu, c’est moi qui m’engage, et qui engage les professeurs et tous les collaborateurs laïcs et religieux de l’Institut. Nous aurons à nous faire l’écho de Celui qui est et qui appelle chacun de vous d’une manière absolument singulière – qui nous échappe. Notre commerce est de la plus haute exigence, mais je peux déjà vous garantir que ce sera mieux que le poisson pané et même que l’autobiographie de Michelle Obama.

8. Je ne saurais conclure sans aller un peu plus loin, en répondant à une autre objection que l’on pourrait me faire : — Le commerce, c’est l’échange, et l’échange des paroles. Très bien. Mais la vie du chrétien est don sans retour, et non pas échange. L’échange est encore trop intéressé. Il attend quelque chose de l’autre.

C’est vrai. Mais il y a deux manières d’attendre quelque chose de l’autre : l’une qui est pour soi seul ; l’autre qui est pour l’autre avec soi. La première manière manque à la générosité. La seconde est la générosité même, et l’accomplissement du don. Car le don le plus haut est de donner à l’autre de donner, et de se rendre capable de recevoir de lui. Donne-moi à boire, demande Jésus à la Samaritaine (Jn 4, 7). Il se fait mendiant alors qu’il est son maître. Le maître n’est vraiment maître que lorsqu’il parvient à faire en sorte que son disciple le dépasse. De même, le père n’est vraiment père que lorsque son fils devient père à son tour et lui donne des leçons.

Il ne s’agit pas exactement de réciprocité. Il s’agit de l’extrémité du don sans retour, mais pas sans fécondité, comme dans l’échange des paroles qui forme le consentement du mariage. L’homme se donne à sa femme, la femme se donne à son mari, mais cet échange n’est pas une justice commerciale, un équilibrage des balances, ni un système de compensations. En recevant l’autre comme un don, chacun pousse plus loin son propre don, car le don de l’autre est ce qu’il y a de plus lourd, et qui exige notre responsabilité plus grande. Et tous deux se donnent encore à un tiers qui est leur propre chair commune, leur enfant, qui doit finir par les quitter.

9. Jésus lui-même le déclare solennellement : Amen, amen, je vous le dis, celui qui croit en moi fera aussi les œuvres que je fais, il en fera même de plus grandes, parce que je m’en vais vers le Père (Jn 14, 12). Ce sont bien les paroles d’un maître. Ce sont bien les paroles d’un Dieu se fait homme pour que chaque homme (ou femme) devienne la gloire de Dieu.

Cet échange de la divinité et de l’humanité est justement décrit dans une célèbre antienne des vêpres chantée le 1er janvier, en la double fête de Marie Mère de Dieu et de la circoncision du Christ : O admirabile commercium… Je vous la traduis en français : « O admirable commerce / Le Créateur du genre humain / Assumant un corps animé / A daigné naître d’une Vierge / Homme fructifiant sans semailles / Il nous donne sa divinité… »

Voilà. Je crois que j’ai trouvé un nom qui peut convenir à notre renouvellement. Bienvenue à l’Institut de l’Admirable Commerce, oui, bienvenue à IAC…

Je sais que le nom de « Yack » désigne aussi une espèce de gros ruminant à poils longs qui broute sur les pentes de l’Himalaya. C’est un très beau symbole. Nous en ferons notre emblème. D’autant que le nom scientifique du Yack, dans sa forme sauvage, est bos mutus – le bœuf muet. Or vous n’êtes pas sans savoir qu’on surnommait saint Thomas d’Aquin le « bœuf muet de Sicile ». La Sicile n’est pas tout à fait l’Himalaya, mais il y a beaucoup de vaches en Suisse, et scientifiquement, le bœuf muet est un yak.

Définitivement, IAC constitue un excellent nouveau nom pour notre Institut. Je vais en parler à mon Comité de Direction. En attendant, je vous souhaite, je nous souhaite, pour cette année qui commence, un commerce admirable.

Fabrice Hadjadj
Directeur, septembre 2021