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septembre 2017

Le mot de rentrée 2017-2018 : « Ce qui a lieu »

Le mot de rentrée 2017-2018 : « Ce qui a lieu »

Cette année le Directeur de l’institut Philanthropos a choisi d’accueillir les étudiants de la 14ème promotion par une réflexion sur « ce qui a lieu ».

 

1. Vous voici donc à Philanthropos, constituant la 14ème volée de l’Institut, et rassemblés ici, dans cette salle aux 15 larges fenêtres (je les ai comptées) qui sera votre salle de classe. Si je parle des fenêtres, c’est parce que l’an dernier, alors que je donnais la session d’anthropologie fondamentale, une étudiante fraîchement débarquée vint me voir à la fin d’une leçon pour me déclarer : « Vraiment, les cours, c’est merveilleux !… » Je me sentis flatté, et, assuré d’avoir d’effectué une assez belle prestation magistrale, j’arborai un sourire monté sur un hochement de tête à la fois compréhensif et modeste… Mais l’étudiante ajouta aussitôt : « Oui, c’est merveilleux, toutes ces fenêtres ! Elles laissent entrer le soleil, et donnent d’un côté sur le sanctuaire de Bourguillon, de l’autre sur les arbres et les champs. »

Je n’eus qu’à hocher à nouveau compréhensivement la tête pour masquer ma déconvenue. Un professeur parle rarement des fenêtres de sa classe. Elles ne sont pas toujours ses amies. C’est par elles que les regards vagabondent ; par elles que le cancre, le rêveur ou celui qui s’ennuie parviennent à s’évader du cours. Elles ont beau être hermétiquement closes, leur double verre ménage encore une échappée vers l’extérieur, et c’est pourquoi elles furent toujours la grande épreuve de l’enseignant. Ce qu’il dit a-t-il plus d’intérêt que ce qui se passe au dehors, et surtout, quand le dehors est celui que nous avons ici, sa parole a-t-elle autant de verdeur qu’un arbre, sa pensée autant de droiture qu’un clocher ? Le vert du tableau résiste difficilement au vert des prairies, surtout celui des prairies suisses, si grasses que leur vert brille même sous la grisaille.

Et encore, pour l’heure, je m’en tirais à bon compte : l’étudiante n’avait pas encore vu les chamois qui viennent parfois dans la pré en face de l’entrée principale.

2. Je ne fais rien pour arranger les choses, puisqu’à cet instant même, à cause de ce que je viens d’expliquer, vous avez de nouvelles raisons d’avoir les yeux en partance et de les laisser voguer sur le paysage. Mais je n’y peux rien, l’étudiante avait raison : ces fenêtres ne font pas simplement partie du décor, elles jouent sur la scène du cours un rôle décisif, elles confèrent à cette scène son atmosphère, sa respiration particulière. Le fait que nous soyons éclairés par la lumière du jour et non par des néons ou des LED, le fait que la perspective au-delà des murs ne débouche pas sur des immeubles de bétons mais sur la campagne, le fait même que nous ne soyons pas dans un lieu sans fenêtres, comme ces nouveaux amphithéâtre où il faut se débarrasser du soleil pour laisser luire la clarté des écrans, mais dans une pièce qui n’a pas entièrement perdu la mémoire du salon et du belvédère, tout cela n’est pas indifférent à l’exercice de la pensée.

Je le dis d’expérience. Pas plus tard que vendredi dernier, j’intervenais sur un site bien plus prestigieux et porteur de futur que celui de Philanthropos : le site de l’EPFL (École Polytechnique Fédérale de Lausanne). J’étais plus précisément dans l’auditorium C du SwissTech Convention Center, dont le slogan publicitaire est « Where people meet ideas » – « Où les gens rencontrent des idées… », slogan aux allures platoniciennes mais qui veut surtout laisser entendre que les gens y ont le bonheur de ne pas s’y rencontrer eux-mêmes. La brochure du SwissTech Convention Center vante une « infrastructure ultramoderne », munie de la « technologie Gala », qui permet en quelques minutes de moduler complètement l’espace en faisant sortir ou rentrer dans le sol des sièges extrêmement confortables et surtout munis de prises électriques et de tablettes amovibles pour un Wi-Fi très haut débit. Il n’y avait là bien sûr aucune fenêtre. Il y avait seulement un immense écran, assez inutile d’ailleurs, puisque chacun pouvait avoir son propre petit écran sous les yeux. Un écran très souvent muni d’un dispositif qui s’appelle, comme par hasard, Windows… Car le mot qui veut dire « fenêtres » en anglais désigne désormais un « système d’exploitation ».

Certains se souviennent peut-être du célèbre fond d’écran de Windows XP : une « douce colline verdoyante sur fond de ciel bleu parsemé de nuages » intitulée Bliss (mot anglais que l’on peut traduire par « béatitude »). Il s’agissait d’un paysage que l’on pouvait encore contempler en 1995, dans la Napa Valley, au nord de San Francisco, et qui avait déjà disparu, écrasé par la promotion immobilière, à l’époque où  il était popularisé comme wallpaper par Microsoft. Chacun, qu’il soit à Fribourg ou Maubeuge, pouvait donc admirer par les Windows de son « bureau » ce paysage californien que celui qui était en Californie, sur son emplacement même, ne pouvait plus voir.

Quoi qu’il en soit, l’exercice de la parole au SwissTech Convention Center n’était pas le même que dans cette salle de classe sans Wi-Fi, et dont les chaises de bois ne sont pas munies de prises et ne se déplacent pas toutes seules. Penser sous Windows avec de sublimes paysages numériques et penser au milieu de vraies fenêtres donnant sur un clocher et des prairies réellement présentes, ce n’est pas tout à fait la même chose. Là-bas, au SwissTech, les personnes sont appelées à rencontrer des idées ; ici, au contraire, et de par la nature même du contexte, ce sont plutôt les idées qui sont appelées à rencontrer des personnes, parce qu’elles sont obligées de se confronter à la réalité d’un environnement.

3. Ce que j’affirme ici ne va pas de soi. La pensée est abstraite. Quand Socrate dit que philosopher, c’est apprendre à mourir, il signifie que celui qui philosophe d’une certaine façon sépare son esprit de son corps, quitte le particulier pour l’universel, s’envole loin du sensible vers l’intelligible. Toute vraie pensée neutralise le lieu où elle se trouve. C’est même son indifférence à l’égard du lieu qui atteste que c’est une vraie pensée, indépendante des circonstances où elle fut prononcée, valable aussi bien en-deçà des Alpes qu’au-delà. Si ce que vous apprenez dans cette salle aux 15 fenêtres n’est plus valable au SwissTech Convention Center ou dans votre chambre de bonne munie d’une seule petite lucarne à Paris, à quoi bon l’apprendre ? L’événement de la pensée ne s’opère-t-il pas en dehors de tout temps et de tout espace déterminé ?

Ce serait toutefois suggérer que l’événement de la pensée n’a pas lieu. La langue française possède cette expression, « avoir lieu », pour dire ce qui advient. Elle insiste sur le fait que tout événement pour nous a besoin d’un espace où se déployer, et donc que l’espace n’est pas insignifiant, parce que l’homme n’est pas un ange, mais un animal rationnel, avec un corps, situé dans un endroit, conditionné par un milieu.

Le christianisme va encore plus loin, en révélant que c’est dans un Corps que Dieu lui-même veut être rencontré, Lui qui est pourtant absolument au-delà du temps et de l’espace. L’Incarnation, la Nativité, la Passion sont des événements qui ont eu lieu, à Nazareth, à Bethléem, à Jérusalem… Et si ces événements ont franchi toutes les frontières, c’est néanmoins à partir de ces lieux, et de proche en proche, le pas des apôtres et le sang des martyrs venant sanctifier d’autre lieux encore, jusqu’à ce lieu de Bourguillon, et son sanctuaire Notre-Dame du Mont Carmel, où beaucoup viennent en pèlerinage.

4. Certains philosophes ont insisté sur ce génie du lieu. Heidegger a souvent rappelé qu’il pensait surtout dans son chalet en Forêt Noire : « Le travail philosophique ne se déroule pas comme l’occupation à part d’un original. Il a sa place au beau milieu du travail des paysans. Quand le jeune paysan remorque le lourd traîneau le long de la pente puis sans tarder le guide, avec son haut chargement de bûches de hêtre, dans la descente périlleuse jusqu’à sa ferme, quand le berger, d’un pas lent et rêveur, pousse son troupeau vers le sommet, quand le charpentier dans sa chambre assemble comme il convient les innombrables bardeaux destinés à son toit, alors mon travail est de la même espèce. »

Emmanuel Lévinas a reproché à Heidegger cette insistance sur l’enracinement, qui conduit selon lui à « la scission de l’humanité en autochtones et en étrangers ». Contre la superstition du lieu, il rappelle que « Socrate préférait à la campagne et aux arbres la ville où l’on rencontre les hommes ». L’urgence éthique, pour Lévinas, n’est pas de défendre un territoire, mais d’« apercevoir les hommes en dehors de la situation où ils sont campés, de laisser luire le visage humain dans sa nudité ».

Mais préférer la ville est encore invoquer un lieu plutôt qu’un autre pour opérer le travail philosophique. Et il n’est pas sûr que le visage de l’étranger luise mieux dans un métro bondé à heure d’affluence qu’autour d’un feu, dans une clairière ou dans une petite maison de campagne. Du reste, la division de l’humanité en enracinés et en étrangers, en manants et en migrants, n’implique pas nécessairement la guerre. Elle constitue la possibilité même de l’hospitalité. Il faut en effet être chez soi pour pouvoir accueillir l’autre. Et il faut même se sentir chez soi avec confiance – une telle confiance que l’on n’a pas peur d’ouvrir sa porte – pour que l’autre, qui n’est pas chez lui, puisse s’y sentir comme chez lui.

Par ailleurs, Socrate dialogue avec d’autres, généralement en ville (à l’exception du Phèdre, dialogue sur la beauté qui, comme par hasard, se situe à la campagne) ; mais il compare son propre travail à une maïeutique, c’est-à-dire à l’art de la sage-femme. Or cet art est tout à fait analogue à celui du paysan : lui aussi accompagne une croissance, une fécondité, qui sont d’abord données par la nature.

5. Certains d’entre vous se demandent : « Il a commencé par parler des fenêtres de cette salle, et nous voici avec Socrate, Heidegger et Lévinas… mais où veut-il en venir ? » — Je veux en venir au « Où », précisément. À la question très concrète du « où » nous sommes et « où » se déploie notre réflexion. On ne pense pas exactement de la même manière au milieu des paysans de la Forêt Noire et au milieu des start-upers de la Silicon Valley. Mais surtout on ne pense pas de la même façon si la pensée a lieu, ou si elle n’a pas lieu. Car, comme vous le savez, la pensée n’a plus guère lieu.

Nous sommes au temps des MOOC (Massive Open Online Course) ou, pour le dire en français, à l’époque des FLOT (Formation en Ligne Ouverte à Tous). Nous vivons le « crépuscule des lieux ». Parce que la plupart de nos activités se placent hors lieu, dans les Clouds, dans ce Cyberespace où pour envoyer un message à mon voisin il faut qu’il se décompose en 0 et en 1 séparés en paquets qui passent par les Etats-Unis et la Finlande, nous sommes tentés d’abandonner les lieux d’enseignement, et par là d’abandonner le premier enseignement des lieux, celui de la proximité physique. À travers cet abandon des lieux, nous sommes plus radicalement tentés d’abandonner notre corps et notre sociabilité charnelle pour être directement implantés sur des supports technologiques.

Face à cette tendance, Philanthropos, quitte à paraître horriblement « réactionnaire », voudrait seulement avoir lieu. Philanthropos voudrait être philoikos, ami d’un environnement de la pensée sans lequel il ne peut y avoir de vraie pensée de l’environnement, ni de vraie pensée de l’homme. Pour que cette pensée ait lieu, il faut qu’elle se déploie dans une communauté humaine ouverte à ce qui est au-delà de l’humain mais qui fonde la condition humaine : la terre et le ciel, l’arbre et le clocher, les vaches et les dieux…

6. Vous êtes donc venus jusqu’en ce lieu et vous y êtes bienvenus. Vous ne vous êtes pas contentés de voir un Ted Talk sur YouTube ni même de lire des livres. Pour former vos intelligences, vous êtes venus avec vos corps, avec vos visages et vos mains, pour vous rassembler autour d’une estrade de bois, autour d’une table déconnectée, dans cette classe aux 15 fenêtres, ou dans ce réfectoire qui en a 12, sur une hauteur de la ville, entre la forêt et le sanctuaire. Et c’est cela qui fait la différence entre une information et une formation, entre l’usinage et la culture, entre le fait de savoir quelque chose et d’apprendre à être quelqu’un.

Ici la vie intellectuelle a lieu, parce qu’elle émerge et se vérifie dans la vie fraternelle : on ne se voit pas seulement en situation apprêtée, comme des animateurs télés, pour donner ou recevoir des informations divertissantes ; on se voit aussi vivre, on voit comment le professeur mange, comment l’étudiant nettoie les wécés, comment les uns et les autres se disent bonjour et travaillent de leurs mains, tout ce qui déborde l’éloquence et relève de l’Incarnation.

La Sagesse en personne n’a pas voulu nous parler à coup de grands messages inscrits dans le ciel ou envoyés directement dans notre boîte mail crânienne. Elle parle par la Création, avec des arbres qui battent des mains et des collines qui dansent comme des agneaux, puis elle parle en venant au milieu de nous, en rompant notre pain, en buvant notre vin, en nous invitant à sa table, en relisant le Livre. Même lorsqu’il est ressuscité, alors que sa gloire lui permettrait de poser des actes extraordinaires de marketing pour la promotion de l’Évangile, Jésus marche avec ses disciples, leur fait la cuisine sur le bord d’un lac, passe avec eux discrètement quarante jours à partager des repas, à commenter les Écritures, à chanter les psaumes. La Sagesse du Verbe fait chair a lieu, et c’est elle, avec vous, avec nous, qui cherche ici, au milieu des 15 fenêtres, et même dans la nuit obscure, à nous ménager un véritable espace de communion.